Chapitre 8 (Première partie) : Les aspérités de la marge.
Les aspérités de la marge.L’hôtesse de l’air entama la chorégraphie de sécurité avec la mine un peu figée de ceux qui savent que personne ne regarde vraiment. Des gestes précis, rythmés par l’annonce pré-enregistrée. Une gymnastique réglementaire, quelque part entre le mime fatigué et la messe. Certains danseurs de tektonik y avaient peut-être trouvé une inspiration, quelques années plus tard.L’avion quitta le sol de Narita.Je quittais Tokyo.Dans une vingtaine d’heures, je retrouverais mon appartement de Gandia, que j’occupaisdésormais depuis plusieurs mois. La ville universitaire espagnole, ancien terrain de jeu des Borgia. Leur influence flottait peut-être encore dans l’air. Je n’aurais pas su le dire. J’étais trop occupé à m’aiguiser. Entraînement, lecture, entrainement, lecture,…Le vol de retour se fit coincé entre deux réalités bien concrètes.À droite, un Américain dont la masse semblait ignorer les limites physiques du siège attribué. À gauche, un enfant espagnol incapable de rester immobile plus de dix secondes et qui me fit m’interroger sur la traduction de TDAH. Entre les débordements de l’un et de l’autre, je tentais d’exister dans un couloir de quelques centimètres. Cela clôturait logiquement la semaine étriquée que je venais de passer.Les films diffusés n’aidaient pas.Godzilla en japonais, hurlant sa dépression nucléaire pendant que la moitié de l’avion hochait la tête avec la gravité d’une armée de psychiatres.Mister Bean, dans la foulée, déclenchant une vague de rire si unanime qu’on aurait pu croire à un défilé militaire.Je coupai tout. Rien là-dedans ne méritait que je reste éveillé. Je plongeai ailleurs. Comme souvent, une apnée mentale, devenue réflexe.Le stage au Kodokan avait duré une semaine. Un dojo mythique, un thème : Le combat au sol.L’ambiance, avait été des plus glaciale.Les intervenants se succédaient, chacun déroulant son héritage avec le sérieux d’un prêtre récitant une liturgie connue par cœur. Quand mon tour arriva, je fis ce que je savais faire, peut-être maladroitement. Je démontai. Je simplifiai. Je pris des libertés. Trop, visiblement.Les participants suivirent enthousiastes.Les dirigeants, beaucoup moins.Très vite, je compris que quelque chose coinçait.L’interprète, lui, porta la main à son visage, dès ma première explication. Lentement. Les yeux couverts.Le geste de quelqu’un qui vient de comprendre qu’il va devoir traduire l’intraduisible,et assumer seul l’effondrement diplomatique qui s’annonce. Dès le troisième jour, la sanction tomba.Douce. Silencieuse. Presque élégante.On me glissa dans un coin du tatami, loin du centre. À l’écart.Le genre d’endroit réservé aux plantes vertes, aux sacs oubliés, et aux idées qu’on préfère ne pas voir circuler trop librement.La manœuvre produisit un effet inattendu.Les élèves commencèrent à dériver vers moi. Lentement. Naturellement. Comme on se rapproche d’une source de chaleur quand le reste de la pièce est trop froid.Cela se termina par l’annulation pure et simple du dernier jour du stage, officiellement pour « raisons techniques ».Je les revois encore, les dépositaires de l’ordre établi, le dos droit, le visage soigneusement neutre, me remerciant pour ma présence avec une courtoisie irréprochable, tout en espérant très fort que l’expérience ne se reproduirait jamais.Dans l’avion, ce souvenir me fit sourire.Puis un peu moins, une idée, plus inconfortable, s’imposa.Rien de tout cela n’avait été improvisé. J’avais été envoyé là.Pas pour enseigner.Pas vraiment.Plutôt pour déranger.Un pavé lancé délibérément dans une mare immobile, entretenue avec soin depuis des générations.Les codes.Les structures.Les hiérarchies.Tout ce qui tient debout tant que rien ne vient poser de question.Et moi, cette semaine-là, j’avais été cette question qui dérange.Je ne pouvais pas trahir ce que je faisais pour m’assurer une place parmi mes pairs.Mais je découvrais aussi le prix de cette fidélité.La différence n’était pas un choix héroïque.C’était un territoire étroit, silencieux, peu fréquenté.Cette semaine-là, j’avais servi de signal.Pour les pontifes, sans doute.Pour moi surtout.Il fallait l’admettre : C’était là que je me tenais. Une place dont j’ai fait mon foyer au fil des années.Coincé entre mes deux compagnons de vol, je ne me sentais pas entièrement sorti de ce stage. Heureusement, tout n’avait pas été tendu. Il y avait eu un détail. Un mot, répété encore et encore.« Tako »Les plus jeunes élèves japonais le lançaient quand je montrais une immobilisation, quand je proposais une sortie, dans les couloirs, en passant. J’avais fini par demander à l’interprète. -Tako veut dire pieuvre.Dans l’avion, le lien se fit : La pieuvre, l’adaptation, les bras qui partent dans tous les sens sans jamais perdre le centre. Rien à voir avec la maîtrise parfaite d’un seul geste. Plutôt une capacité à faire naître le geste de la nécessité.Se spécialiser peut être rassurant.Cela rend lisible.Cela permet d’approfondir, de creuser, de transmettre sans se disperser.Pour certains, c’est une fidélité tenue toute une vie à un même geste.Ne pas se spécialiser, à l’inverse, oblige à rester en mouvement.À apprendre encore, à désapprendre souvent.À accepter l’instabilité comme condition normale.Ni l’un ni l’autre n’est supérieur.Ce sont deux manières différentes de faire face au réel.Je préfère composer avec ce qui arrive. Répondre plutôt qu’imposer. Le spécialiste projette son monde.De mon côté, j’ai appris à laisser le réel modifier ce que je fais .C’est moins propre. Moins vendable. Souvent inconfortable.Et forcément, ça place à la marge.Tako. Le mot resta. Il devint mon nom d’artiste.