Chapitre 14 (Deuxième partie): De la fumée dans les freins
Puis, à notre retour, le monde se grippa.Et tout ce qui accélérait reçut, paradoxalement, la violence de l’arrêt.Je crois qu’on ne saura jamais vraiment si quelque chose s’est passé entre un pangolin et une chauve-souris. Chacun a droit à son intimité, après tout.Ni si une mutation, dans un moment d’inspiration, a permis à un virus d’acquérir les compétences d’Houdini. Quoi qu’il en soit, il n’a pas fallu longtemps pour que le résultat déferle sur le monde.Le temps commença à se comporter bizarrement.Au début, ce ne fut pas encore de l’inquiétude.Pas vraiment. Plutôt une petite anomalie dans le bruit ordinaire du monde.Le journal parlé avait déjà l’habitude de nous servir sa ration d’angoisse quotidienne. La couche d’ozone, les crises financières, les attentats…Et puis, tout alla très vite.Pas seulement les chiffres.La vitesse avec laquelle certains mots prirent soudain un autre poids. Un masque, jusque-là, restait pour moi un accessoire de fête, de carnaval, ou de mauvais film de braquage.Là, il n’y avait pas de fête.En quelques jours, les gestes les plus simples changèrent de statut.Se serrer la main, toucher une poignée, recevoir quelqu’un, laisser entrer un accompagnant. Tout ce qui faisait partie du décor muet du studio devint soudain visible, suspect, chargé.Pour un tatoueur, cette bascule avait quelque chose de presque absurde avant même d’être grave.La distanciation sociale devenait vite compliquée, à moins de tatouer les clients avec des fléchettes. On pouvait discuter par téléphone, par message, par écran. Mais on ne travaille pas une peau par correspondance.Le studio vivait de mouvement. Des rendez-vous, des retards, des discussions au comptoir. Même né d’un élan, un tatouage ne se résume pas au moment où l’aiguille touche la peau.Le virus coupa cela net.Les projets restèrent en suspens. Certaines envies finirent dans un tiroir intérieur, sans date, sans promesse claire.C’est là que le temps changea de nature.Dehors, tout allait trop vite.Les nouvelles, les décisions, les consignes, les contradictions, les courbes, les cartes, les chiffres. Chaque journée invalidait la précédente, portée par des gens très sûrs d’eux, parfois occupés à contredire avec aplomb ce qu’ils expliquaient la veille avec le même aplomb.Ce qu’on croyait savoir le matin avait déjà, le soir, l’air d’un vieux traité médical expliquant très sérieusement les bienfaits des sangsues.Les informations ne donnaient plus seulement des nouvelles du monde.Elles imposaient leur rythme au système nerveux. Il fallait suivre, comprendre, adapter, répondre, annuler, rassurer, reporter, sans jamais être certain que la phrase envoyée à midi ne devrait pas être démentie à dix-huit heures à cause d’un communiqué, d’une conférence, ou d’un cousin qui avait lu quelque chose sur Facebook.Et pendant ce temps-là, comme tant d’autres, on nous avait mis à l’arrêt.Pas ralentis.Mis à l’arrêt.Le mot avait un petit bruit de serrure.Le studio ne pouvait plus travailler. Les machines restaient là.Les fauteuils attendaient. Les encres attendaient. Les dessins attendaient. Les projets attendaient.Tout attendait.Alors on faisait ce que font les humains quand ils ne contrôlent plus grand-chose : on rangeait.On rangeait des choses déjà rangées.On nettoyait ce qui était propre. On préparait des publications. On imaginait une reprise. On retouchait un site.Dehors, le temps fonçait sans nous. Dedans, il rampait.Une activité comme la nôtre ne se range pas dans une liste de choses à faire.Je pouvais préparer un dessin, pas tatouer une absence.Sandra pouvait publier une image, pas recréer la présence d’un corps sur mon fauteuil. Elle pouvait répondre à des messages, mais il faut parfois voir quelqu’un entrer, enlever sa veste et montrer son bras pour comprendre ce qu’il demande vraiment.Même fermé, pourtant, le studio continuait à coûter. Tout était à l’arrêt, pas les factures. Les charges, elles, ne connaissaient pas la distanciation sociale.L’agenda aussi devenait suspect. D’habitude, il donnait une forme au futur.Il disait : mardi, telle personne ; jeudi, tel projet ; samedi, telle pièce plus lourde.Là, il ne promettait plus rien.Il gardait seulement la trace d’un ordre qui n’avait plus cours, avec ses rendez-vous barrés, déplacés, puis déplacés encore.À force de le regarder, j’ai fini par me demander s’il ne se foutait pas de nous.Je n’ai pas de preuve.Mais je le gardais à l’œil.Je crois que beaucoup de gens ont senti cela, chacun à leur manière.À des intensités différentes. Pas forcément une vraie rupture.Plutôt cette fatigue étrange d’un temps qui s’accumule sans issue, jusqu’à faire glisser la raison de sa place.Le Covid a abîmé le « plus tard ».Avant, on disait facilement : plus tard.Après les vacances. Quand j’aurai l’argent. Quand je serai prêt. Quand ce sera le bon moment.Certaines de ces phrases étaient sincères. D’autres servaient surtout à donner une forme acceptable à l’hésitation. Elles permettaient de reporter une envie sans avoir l’impression de la trahir.Désormais, « plus tard » ne ressemblait plus tout à fait à une promesse.Plutôt à un pari.La pandémie n’a pas inventé l’accélération.Les téléphones étaient déjà dans les poches. Les réseaux dans les mains. Les images circulaient déjà trop vite. Les demandes se nourrissaient déjà de centaines de références avalées en quelques minutes.Le monde avait déjà appris à aller vite.Le Covid n’a pas arrêté cette vitesse. Il l’a rendue contradictoire : un frein sur les vies, mais l’accélérateur dans les têtes.On ne bougeait presque plus, mais tout continuait d’arriver.Les informations. Les images. Les avis. Les peurs. Les débats. Les envies. Des fragments de vie compressés dans un écran.À force, cette double vitesse a travaillé les nerfs.Elle n’a pas seulement rendu les gens impatients. Ce serait trop simple.Elle a rendu le désir plus instable. Plus pressé, mais aussi plus facilement remplaçable.Il fallait vite.Et si ce n’était pas fait vite, tant pis. Une autre image attendait déjà. Une autre envie. Un autre écran.Dans le tatouage, cela ne s’est pas vu tout de suite.Il n’y eut pas une grande vague, pas un retour massif et simple à comprendre.La sidération ne disparaît pas parce qu’une porte rouvre. Elle reste dans les gestes, dans les hésitations, dans cette manière de vouloir reprendre une vie sans être certain qu’elle tienne encore debout.Quelque chose, pourtant, s’était verrouillé.Une réponse espérée plus vite. Une disponibilité demandée comme si l’agenda, chez certains, ne dépassait plus la semaine suivante.Un projet pensé pendant des mois, puis soudain voulu sans délai.Et parfois, dans le même mouvement, une facilité nouvelle à disparaître dès qu’il fallait attendre, réfléchir, choisir vraiment.Le désir n’était pas toujours plus fort.Il était plus nerveux.Ce n’était pas l’élan qui posait problème.Un tatouage peut très bien naître vite. Ce qui changeait, c’était cette manière nouvelle de vouloir tout de suite, puis de disparaître presque aussi vite si le monde ne répondait pas au même rythme.