Chapitre 11 (2 ème partie): Les limites de la machine
Je pris quelques jours de repos. Cela m’était déjà arrivé d’être tenu loin du studio par un virus ou un autre souci de santé. Très rarement. Et chaque fois revenait la même gêne, difficile à expliquer : rester chez moi en pleine journée me donnait l’impression d’être absent de l’endroit même où j’aurais dû me trouver. Comme si le repos n’était jamais tout à fait sans conséquences.Cette fois, pourtant, j’avais décidé de ne pas tricher avec l’avertissement.Je m’étais jeté à corps perdu. Il fallait le retrouver. Il fallait prendre ce temps. Restait à savoir combien.Pour moi, quelques jours de repos ne se comptaient jamais seulement en jours. Ils se transformaient vite en rendez-vous déplacés, en argent qui ne rentrerait pas, en heures qu’il faudrait reprendre plus tard. Je passai donc cette parenthèse au crible d’un calcul assez froid : m’arrêter assez pour récupérer un peu, mais pas au point de devoir payer cette récupération plus cher encore dès la reprise.Pendant une petite semaine, je laissai mon corps retrouver ses esprits et mon esprit reprendre corps.Un soir, assis en tailleur devant le journal parlé, je griffonnais l’esquisse d’un tatouage pour mes mains. Une amulette qui me rappellerait les promesses que je m’étais faites. Puis un reportage me sortit de mes recherches symboliques.Je me souviens qu’on y parlait du vieillissement et des pensions qu’on disait de plus en plus difficiles à garantir. Sur le plateau, un politique maniait la langue de bois pour se dégager de la question. Cela ne trompait pas grand monde. Le jour où j’en arriverais là, mieux valait ne pas compter sur un système censé tenir pour moi. À vrai dire, je n’avais même pas besoin d’attendre la pension pour le savoir. Si je m’arrêtais, il n’y avait pas de filet.Je me sentais comme un funambule après une bourrasque, à la recherche d’un nouvel équilibre. D’un côté, mes obligations. De l’autre, mes moyens.Trouver cette stabilité, c’était accepter qu’il y avait une limite. Je venais d’en sentir une dans ma chair.« Continuer là où les autres s’arrêtent » me revenait en tête. Il fallait admettre que ce plus loin-là n’était pas infini.Malgré mon besoin de retourner piquer, je parvins à respecter la durée de ma pause. Le premier jour de la reprise, j’arrivai encore plus tôt que d’habitude. J’avais besoin d’être là avant tout le monde, seul à bord, pour fixer en moi ce que cette alerte avait dévoilé.J’allais devoir faire un choix.Je regardai autour de moi : le petit comptoir, le poste de travail avec son tabouret et sa lampe, puis la rue à travers la vitrine. J’étais dans mon antre. Il me fallait maintenant décider plus clairement de ses véritables contours.Tout ce que je possédais était là, devant moi. Rien en banque, pas de logement à moi, rien… sauf la richesse de faire chaque jour ce que j’aime. Cela m’avait suffi jusque-là. Cette fois, je comprenais mieux à quel point cette liberté pouvait être précaire, et cela m’obligeait à la prudence.Il me fallait désormais trouver une voie plus tenable. Mettre assez de côté pour payer la somme de départ qu’une banque exigerait avant de prêter le reste pour un petit logement, histoire de m’assurer au moins une base le jour où il me faudrait ralentir ou m’arrêter. Sous mon statut, je savais déjà que ni l’arrêt, ni plus tard la retraite, ne me laisseraient grand-chose sur quoi m’appuyer. Et, dans le même mouvement, tenir mes horaires d’une main plus ferme, pour ne plus laisser ma seule volonté défier les limites.Me mettre totalement à l’abri n’était pas possible. Pas avec le coût de mes choix. Je n’avais pas voulu créer un studio-usine. Je ne me voyais pas changer cela. Je ne prendrais pas le risque de m’enfermer dans une vie qui m’aurait éteint.Il me faudrait désormais avancer avec autant de patience que de détermination. Quitte à mettre des années à réunir la somme de départ exigée par une banque, je ne laisserais plus mon rythme repartir sans tenir fermement les rênes. De la patience, j’en avais.De la détermination aussi.Quelques mois suffirent pourtant à faire voler en éclats mes bonnes résolutions. Non par relâchement, mais au contact du réel. Semaine après semaine, mois après mois, les raisons valables de ne pas fermer le studio à l’heure s’avéraient aussi régulières que les échéances. Un jour, ce fut une réaction cutanée imprévisible qui m’obligea à sortir du cadre que j’essayais pourtant de tenir.J’avais tracé les contours d’un grand tatouage dans le dos d’un photographe de talent. Il appartenait à cette catégorie de créatifs chez qui le talent semblait déborder dès qu’ils posaient la main sur quelque chose. Le dessin, dédié à sa fille, était de lui. Il savait très précisément ce qu’il voulait, et cela me plaisait.Sa peau, lisse, fine, presque trop sage en apparence, semblait offrir une surface idéale pour le travail net qu’il attendait de moi. Ce n’était qu’une apparence. Quelques jours après la première séance, il revint. L’encre n’avait pas tenu régulièrement. Par endroits, le tracé avait mal réagi. Il devint vite clair que sa peau supportait mal l’impact de l’aiguille.Le laisser ainsi n’était pas envisageable. Ce dos ne pouvait pas rester en plan.Pour aller au bout, il fallut procéder autrement. Revenir, encore et encore, avec une extrême lenteur. Piquer peu. Laisser la peau reprendre. Revenir. Des dizaines de séances, parfois pour presque rien en apparence, simplement pour ne pas brusquer son épiderme. Un travail de fourmi que je ne pouvais pas me permettre pendant les heures d’ouverture.Les machines à bobines fonctionnaient comme de petits marteaux électriques. Le courant attirait une barre de métal, la relâchait, puis la rappelait aussitôt. De ce battement rapide naissait le va-et-vient de l’aiguille, avec ce bourdonnement sec et métallique qu’on reconnaît entre mille. On pouvait toujours ralentir la machine, mais arrivé à un certain point elle cessait simplement de tourner. Avant de pouvoir achever ce dos, il me fallut donc résoudre cela aussi : trouver comment travailler assez doucement sans que la machine s’arrête.À l’époque, presque tous les professionnels utilisaient ce type de machine. Le Barcelonais que j’avais rencontré à plusieurs reprises faisait partie des rares à travailler avec un autre système : les rotatives. J’en possédais deux moi-même, réservées au dotwork. Très légères, elles pouvaient donner l’illusion d’être plus douces. Il n’en était rien. Bien au contraire. La solution ne se trouvait donc pas là. Il me fallut chercher ailleurs.J’avais lu un ouvrage signé par un tatoueur français passionné par la fabrication des machines. Il appartenait à une famille de tatoueurs dont le nom circulait dans le métier. Son objectif était de rendre les machines à bobines aussi douces que possible. Il y était parvenu. Quelques jours plus tard, il accepta de me recevoir chez lui, à Brive-la-Gaillarde, à huit cents kilomètres de Bruxelles. Une fois encore, mes résolutions cédaient devant l’appel du métier. Je devais y aller.En arrivant devant l’atelier, je ralentis sans vraiment m’en rendre compte. Ce n’était pas une boutique posée au rez-de-chaussée d’une rue commerçante, avec une vitrine faite pour attirer le passant, mais une vieille petite maison en pierre, dont la façade refusait de s’aligner avec les autres. Il y avait cette petite tour sur le côté, le toit sombre, les volets en bois, et cette entrée en retrait derrière une grille, comme si l’on devait d’abord être autorisé à passer avant de pouvoir entrer.L’enseigne accrochée à la façade semblait presque ajoutée après coup. Elle disait bien ce que le lieu était devenu, mais pas tout à fait ce qu’il avait été. Juste en face, un pont passait au-dessus de la Corrèze, cette rivière qui traversait Brive sans vraiment troubler le calme de la rue. Je m’étais attendu à autre chose, sans doute à un lieu plus évident, plus affiché. Je me retrouvais devant une maison ancienne, un peu fermée sur elle-même, où le tatouage semblait avoir pris place sans effacer ce qui l’avait précédé.J’avais cette forme de réserve qui ne venait pas de la peur des autres, mais d’une retenue devant les familiarités. Il ne s’agissait ni de méfiance ni de désintérêt. J’accordais seulement trop d’importance aux seuils, aux places, à ce qu’on ne franchit pas trop vite. Les années de dojo m’avaient laissé cette idée un peu raide qu’on n’entre pas dans un cercle comme on pousse une porte. Avec le temps, cela m’avait rendu peu disponible aux familiarités immédiates. C’était parfois maladroit. Je me retrouvai donc, pour le moins désappointé, à souper à la table familiale à peine une heure et demie après mon arrivée. Pour quelqu’un qui savait compliquer intérieurement les choses les plus simples, l’accueil avait pris un peu d’avance sur moi. Mais l’enthousiasme de mon hôte et la simplicité de sa compagne eurent vite raison de mes appréhensions.Une fois le sujet technique lancé, il devenait intarissable. Mais pas avec cette manière qu’ont certains de parler pour eux-mêmes. Il posait presque autant de questions qu’il formulait d’avis. Après le repas, nous montâmes tous les trois, lui, son jeune fils et moi, au grenier aménagé en atelier de fabrication. Il faisait nuit depuis un moment. Sous la lumière crue des lampes, dans cette odeur de métal, de soudure légère et de chaleur d’ampoule, la petite pièce semblait exister à part, comme si les idées, les essais, les réussites et les échecs avaient fini par y déposer leur histoire. Les établis au centre portaient tant de marques, de brûlures, d’entailles et de limaille qu’on les aurait crus là depuis toujours. Des pièces minuscules dormaient dans des boîtes, des outils luisaient dans l’ombre, et l’ensemble avait ce désordre précis des lieux où l’on cherche beaucoup plus qu’on ne range. Il y avait là quelque chose de presque irréel, un air d’atelier d’inventeur où l’obstination aurait fini par fabriquer son propre décor. Mais ici, rien n’était décoratif.Il ne faisait pas du montage. Il fabriquait son outil dans son intégralité. Du cadre aux bobines, tout avait été imaginé, mis au point, puis façonné dans cette pièce.Il me proposa de retravailler l’une de mes machines et me donna rendez-vous le lendemain matin pour venir la récupérer. Je voyais bien, à la façon dont il faisait déjà tourner l’objet entre ses mains, que quelque chose avait commencé dans sa tête. Je n’étais déjà plus tout à fait là.Après une nuit passée dans un hôtel non loin de là, je revins récupérer le précieux outil et les remercier de leur générosité.Au moment où je m’apprêtais à partir, il s’arrêta dans le couloir. Depuis mon arrivée la veille, il m’avait parlé de machines, de réglages, de peau, de gestes. Pas comme quelqu’un qui récite ce qu’il sait. Plutôt comme un homme qui continue de vérifier chaque chose pendant qu’il la transmet.Sur un mur, une présentation de ses réalisations était accrochée. Il resta un instant devant. Il ne regardait pas ces images avec la satisfaction de celui qui contemple un travail terminé. Il avait plutôt l’air d’un homme qui n’en avait pas fini avec ce qu’il voyait.Puis il dit, presque pour lui-même :- Je me demande toujours ce que ça deviendra.Il n’ajouta rien.Ce silence, après deux jours d’explications précises, me frappa plus que le reste. Sur le fonctionnement des machines, il en savait bien plus que moi. Pourtant, ce savoir ne semblait pas l’avoir mis à l’abri du doute. Il gardait devant son propre travail une retenue que je ne m’attendais pas à trouver là.Je n’avais pas passé assez de temps avec lui pour savoir si c’était un trait profond de son caractère ou simplement une manière de rester honnête devant ce qu’il faisait. Mais j’y reconnus quelque chose d’essentiel : cette façon de ne pas faire de ses certitudes un refuge. Comme s’il savait qu’une certitude finit par étouffer la réflexion.Sur le chemin du retour une pensée m’accompagna: toute machine, même bien réglée, finit par rencontrer quelque chose qui lui résiste.