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Les deux mois d’été passèrent dans un va-et-vient régulier entre Cullera et Denia.
 Moins de frictions, moins de chaos, mais toujours cette impression de tourner autour de quelque chose qui ne venait pas. Et c’est avec une certaine amertume que je sentais peu à peu la flamme qui m’avait animé lors de mon arrivée en Espagne, s’étouffer sous le manque d’air.

Seules des demandes propres, bien cadrées, et pourtant vides ne s’offraient à mes aiguilles et à mon âme.

La question n’avait jamais été leur taille, mais ce qu’ils racontaient, ou plutôt ce qu’ils ne racontaient pas. Ils n’étaient que des copies esthétiques, sans nécessité.
Les rencontres glissaient sans laisser d’empreinte.
Si peu, en réalité, qu’un seul visage demeurait dans ma mémoire.

Je m’étais souvent demandé si le tatouage, dans certains cas, ne répondait pas au même besoin que ces gestes que l’on retourne contre soi. 

Il entra accompagné de sa mère.
Elle parla tout de suite, comme si le silence était dangereux. Elle répondait avant lui, finissait ses phrases, remplissait l’air dès qu’il hésitait, jusqu’à décider à sa place de ce qu’il devait ressentir. Lui restait légèrement en retrait, comme s’il avait déjà appris que prendre trop de place pouvait coûter cher.

Lorsqu’il releva la manche de son sweat, il n’y eut rien à deviner. Les cicatrices étaient là, fines, répétées, certaines anciennes, d’autres plus récentes. Rien de spectaculaire ou qui aurait eu pour vocation d’être vu.

Le souvenir de certaines pulsions anciennes me revint.
Enfant, déjà, j’avais appris à me faire mal. Autrement, sans entailles, sans traces visibles pour ma part. Mais sous les mêmes montées irrésistibles. Seul, dans ma chambre, pendant que les éclats de voix montaient du rez-de-chaussée. Les disputes, l’attente, la fin annoncée de la cellule familiale.
Avec les années, j’avais fait ce travail nécessaire pour comprendre ce mécanisme. Pas le geste. Ce qui le précède. Cette nécessité de faire taire le tumulte, de reprendre la main quand tout échappe. J’en connaissais désormais les ressorts. Pas pour les excuser. Pour ne plus les confondre.

Avec le temps, certaines peaux m’apparurent déjà chargées d’une histoire, bien avant l’encre. Certaines portaient déjà une géographie visible. Des traces que le corps avait accueillies avant que l’esprit ne puisse dire non.

Il y avait ceux qui venaient chercher une image, un style, un artifice. 
Mais pas lui.

Le dessin n’était pas une finalité. À peine une forme.
Ce qui comptait se jouait avant, pendant, dans cet instant précis où le corps prenait le relais.

Comme si, à défaut de pouvoir nommer ce qui débordait, il fallait le faire passer quelque part.
Pas pour laisser une marque.
Juste pour que ça cesse un moment.

Pendant que l’on parlait, son regard fuyait parfois. Ses doigts revenaient toujours sur la même boursouflure sur son avant-bras, là où les marques se faisaient plus nombreuses. Un geste machinal, presque inconscient. Le corps, encore une fois, parlait avant lui.

Je lui parlai doucement.
Pas pour expliquer. Pas pour intervenir.
Simplement pour mettre des mots là où, jusque-là, il n’y avait eu que du bruit. Et à mes mots, à son regard, elle cessa de parler comme figée par l’échange qui avait lieu sous ses yeux.

Ce qu’il l’avait guidé et le guiderait sans doute encore, n’était ni un caprice, ni une provocation. Ce n’était pas un appel à l’attention. C’était ce besoin presque vital de faire taire le vacarme. Pendant quelques secondes, tout se calmait. Les pensées cessaient de se heurter. Le corps prenait la main, avec une précision presque rassurante. Il n’y avait pas de recherche de douleur, encore moins de destruction. Il y avait surtout cette sensation rare d’être là. Présent. D’exister.

Cette évocation sembla attirer toute son attention. Ses pupilles se transformèrent en trou noir absorbant tout l’instant.

Ce qui apparaissait alors n’était pas une volonté de disparaître, mais souvent l’exact inverse.
La peur sourde de devenir invisible. De n’être qu’un corps de plus, sans contour, sans poids, effacé sans laisser de trace.

Le geste cherchait une preuve minuscule, mais irréfutable.
Quelque chose qui dise : je suis là.
Même faiblement. Même brièvement. Dans un monde devenu trop vaste pour entendre.

Il y avait aussi cette goutte de sang.
Pas comme une blessure.
Pas comme un défi lancé au corps. 

Parfois, quand les mots ne passent plus, quand les larmes restent bloquées trop haut, le sang devient une autre manière de pleurer. Une larme plus lourde. Plus visible. Une larme qui ne triche pas.

Puis venait l’après.
Cette fatigue étrange, sans honte et sans morale. Une lassitude de l’âme, comparable à celle qui suit un combat sans témoins. Le doute traverse alors l’esprit, s’éloigne, et laisse derrière lui une tentation confuse de recommencer. Non par goût du danger, mais parce que, l’espace d’un instant, quelque chose avait été vrai.

Ce besoin ne naît pas chez les indifférents.
Il brûle chez ceux qui refusent la vie tiède, les jours en pilote automatique. Chez ceux qui sentent, sans encore pouvoir le formuler, qu’ils sont faits pour autre chose.

Rien ne fut promis.
Rien ne fut apaisé artificiellement.

Il fut simplement question de cette intensité, capable un jour de se retourner contre soi ou, au contraire, de devenir une matière brute. Quelque chose de solide. Quelque chose qui ne blesse plus.

Les mots furent rares, ensuite durant la séance.
Mais le regard se déplaça. À peine.
Ce frémissement presque invisible, que seuls ceux qui savent attendre peuvent percevoir.

Le regard de quelqu’un qui, pour la première fois peut-être, ne se sentait ni fautif ni monstrueux.
Simplement reconnu.

Au moins pour un instant.

Et c’est en lui parlant que l’évidence se fit : Le tatouage et ces « gestes dirigés contre soi » peuvent se frôler sur la peau, mais ils n’avancent presque jamais avec la même intention. La plupart cherchent une forme. Lui cherchait d’abord une coupure dans le bruit.

À la fin de l’été, l’émissaire aux lunettes à monture d’écaille refit surface.

Je ne l’accueillis ni avec enthousiasme ni avec gratitude. J’étais fatigué, usé. Mon rêve n’avait trouvé ici qu’un écho sourd, étouffé par des projets trop étroits. Et déjà, je sentais le poids du retour à Cullera : L’hiver à venir, les nuits longues, les ouvertures imposées, les clés de Dénia qu’il faudrait rendre.

J’avais bien sûr mis un peu plus d’argent de côté que l’année précédente. Suffisamment pour respirer. Pas assez pour choisir. Les week-ends resteraient nécessaires. Inévitables.

Alors j’écoutas une nouvelle proposition que  j’acceptai, sans hésiter, mais sans joie non plus.

Le local pourrait être réoccupé l’été suivant, dans les mêmes conditions. Rien ne changerait de ce côté-là. En revanche, pour les dix mois à venir, un appartement m’était proposé à Gandia, à quelques kilomètres seulement. En échange, il me serait simplement demandé d’intervenir ponctuellement lors de séminaires d’arts martiaux au cours de l’année.

L’idée fit son chemin sans résistance.

Vivre des arts martiaux. Tatouer l’été. Alterner les deux disciplines. Le mouvement et l’encrage. Il y avait là quelque chose de plus juste. Un rythme possible. Une forme d’équilibre.

Il évoqua d’autres villes, presque en passant. Paris. Amsterdam. Tokyo.

Je l’écoutais sans vraiment l’entendre.

Quelque chose s’était déplacé, en silence. Je cherchais à tenir. À durer. À comprendre ce que cette trajectoire dessinait, malgré moi.

 

********

Son feu savait m'allumer. Donner l’élan, puis retirer l’air. 

Ses flammes ont porté mes gestes plus haut qu’ils n’auraient osé, avant de les consumer sans bruit. 

Chaque promesse contenait déjà sa cendre. J’ignore encore s’il m’a guidé, ou si j’ai simplement appris à respirer dans l’incendie.

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Chapitre 8 (Deuxième partie) : Les aspérités de la marge.

Chapitre 8 (Deuxième partie) : Les aspérités de la marge.

Après près de neuf mois à expirer ma sueur à l’entraînement, je sentais l’inspiration de l’encre se rapprocher à grands pas.

Je n’avais plus reçu aucune mission. J’attendais que l’hommes à lunettes en écailles noires me recontactent, convaincu que la reprise à Denia finirait par s’organiser. Je savais que je n’y trouverais pas exactement ce que je cherchais, mais le maniement des aiguilles me manquait suffisamment pour accepter le travail à la chaîne, au moins un temps.

Mes économies, elles, ne tenaient plus qu’à une peau de chagrin. Il fallait refaire le plein avant qu’elles ne versent leurs dernières larmes au prochain passage en caisse.

L’impatience céda rapidement la place à l’inquiétude, le jour où la voix automatique de la compagnie téléphonique tomba comme une sentence :
Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué.

Je réessayai. Puis encore.
Les écailles noires avaient disparu.

Le lendemain, la prise de conscience me frappa comme on percute un mur.
Deux jours plus tard, mes pensées tournaient comme un cyclone.
Et au troisième jour, la poussière de mes espoirs cessait de retomber en pluie fine sur un champ de ruines.

Je n’avais rien.
Je n’étais nulle part.
Pris dans le mouvement du disque du monde, mais rejeté hors de tout sillon.

Il ne restait qu’une option.
Rentrer en Belgique.

Deux semaines plus tard, c’est en entendant la radio en français sur une aire d’autoroute que le projet espagnol tira définitivement sa révérence.

Mis à part l’enthousiasme de ma famille à l’idée de retrouver l’exilé, rien ne m’attendait. Il fallait se réinventer entièrement, armé, à un peu moins de vingt-cinq ans, d’une expérience déjà dense, mais sans autre capital que cela.

Ce retour me faisait penser à ces images de libération d’otages : Le membre d’une petite communauté retrouve sa place, accueilli comme s’il était resté le même, alors que tout, à l’intérieur, a déjà changé.

Les premières errances dans les rues retrouvées eurent quelque chose de déconcertant.
Bruxelles me semblait plus grise que dans mon souvenir. Nous étions pourtant en été.

Mon regard devait, sans doute, se frayer un passage à travers un voile d’amertume.

J’aimais ma ville.
J’aimais Bruxelles, mais avec une tendresse particulière, presque prudente.
Je savais qu’en ce temps-là, elle pouvait encore m’offrir toute sa dérision, ses aberrations délicieuses et même son sens aigu de l’absurde.

Mais je sentais aussi qu’elle ne m’offrirait pas encore de terrain fertile pour mes aspirations.

Démuni de tout, il me fallait me relever.
Se relever est chose aisée lorsqu’on a un genou à terre. Beaucoup moins lorsqu’il n’y a plus d’appui.

Ni studio.
Ni revenu.
Quelques cartons seulement, contenant des vêtements, des livres, un peu de matériel de tatouage.

Mes bagages transportaient aussi mon échec.
Il ne fallait surtout pas le laisser devenir la charge la plus lourde.
Mais à l’âge que j’avais, cela non plus n’allait pas de soi.

Je trouvai un emploi de nuit dans une société de transport de fonds.

Mes nuits se déroulaient hors du monde, enfermées derrière six portes sécurisées, au cœur d’un hangar blindé. J’attendais.

Les convoyeurs arrivaient à intervalles réguliers.
Les valises glissaient les unes après les autres à travers un sas monumental, avalés par une mécanique prête à toutes les indécences.

Une petite vitre, à peine plus large qu’un carton de lait, me permettait d’apercevoir ceux qui prenaient tous les risques. Des silhouettes usées, exposées, chargées de containers qui valaient des vies entières. Leur prime, elle, ne dépassait jamais la virgule de ce qu’ils transportaient.

Seul, je réceptionnais.
Je vérifiais.
Je comptais.

Eux affrontaient la rue.
Moi, je m’éteignais lentement dans le coffre.

L’argent passait de main en main, de véhicule en sas, de sas en chambre forte. Il circulait sans jamais s’arrêter sur ceux qui le faisaient circuler. Nous n’étions que des relais remplaçables, payés pour que le flux ne s’interrompe pas.

Ce bunker n’avait rien d’un refuge. C’était un poste d’observation involontaire. Un endroit où l’on comprend, en silence, comment le monde s’organise sans nous.

Cette mise à l’écart me permit néanmoins de reconstruire l’essentiel. Une stabilité minimale. Le temps nécessaire pour reprendre appui. 

Je ne parvenais plus à faire vibrer mes aiguilles qu’en grappillant quelques peaux, celles de collègues ou de vagues connaissances, croisés dans une sorte de purgatoire social.
J’avais connu l’abondance de demandes.
J’en étais à négocier des centimètres de peau comme on négocie un droit de respirer.

C’est une position qui affame.
Et la faim finit toujours par réécrire les règles.

On se persuade que c’est provisoire.
Que ça ne compte pas vraiment.
Que l’essentiel, c’est de continuer à piquer.

Alors on accepte de tatouer là où, quelques mois plus tôt, on aurait ri avant de refuser. 

À la table de cuisine d’un client, deux chaises dépareillées, une nappe en plastique vaguement essuyée, encore tiède du repas précédent.

Le bras repose là, entre un bol de céréales et un cendrier plein.
La lampe de bureau clignote comme si elle aussi doutait du projet.
À chaque passage d’enfant en chaussettes, je retiens mon souffle, aiguille suspendue, espérant qu’aucun coude ne viendra réécrire le tracé.

L’épouse cuisine à un mètre de là.
Elle remue une sauce, me demande :

-Tu as déjà fait un dauphin ?

Puis elle coupe l’électricité pour brancher la cafetière.

La machine se tait.
Moi, j’hurle intérieurement.
L’aiguille s’arrête.
Le trait aussi.

Quelqu’un ouvre une fenêtre. La télévison diffuse « Amour, Gloire et Beauté », volume au maximum, un jouet roule sous la table. On me demande si ça va durer longtemps, parce que le rôti doit sortir du four.

Je pique.
Je m’adapte.
Je compose.

Le chien affalé sur les genoux de mon client relève de temps en temps la tête pour me fixer un moment ; peut être réveillé dans sa sieste par un de mes mouvements. Je me surprends à presque vouloir m’excuser.

Le geste est là.
Le cadre, lui, a disparu.

Et dans cette cuisine trop petite, entre le bruit des assiettes et l’odeur de graisse chaude, je compris que je tatouais exactement comme je travaillais la nuit.


 Sous la peau du monde. 

Chapitre 8 (Première partie) : Les aspérités de la marge.

Chapitre 8 (Première partie) : Les aspérités de la marge.

Les aspérités de la marge.

L’hôtesse de l’air entama la chorégraphie de sécurité avec la mine un peu figée de ceux qui savent que personne ne regarde vraiment. Des gestes précis, rythmés par l’annonce pré-enregistrée. Une gymnastique réglementaire, quelque part entre le mime fatigué et la messe. Certains danseurs de tektonik y avaient peut-être trouvé une inspiration, quelques années plus tard.

L’avion quitta le sol de Narita.
Je quittais Tokyo.

Dans une vingtaine d’heures, je retrouverais mon appartement de Gandia, que j’occupais
désormais depuis plusieurs mois. La ville universitaire espagnole, ancien terrain de jeu des Borgia. Leur influence flottait peut-être encore dans l’air. Je n’aurais pas su le dire. J’étais trop occupé à m’aiguiser. Entraînement, lecture, entrainement, lecture,…

Le vol de retour se fit coincé entre deux réalités bien concrètes.
À droite, un Américain dont la masse semblait ignorer les limites physiques du siège attribué. À gauche, un enfant espagnol incapable de rester immobile plus de dix secondes et qui me fit m’interroger sur la traduction de TDAH. Entre les débordements de l’un et de l’autre, je tentais d’exister dans un couloir de quelques centimètres. Cela clôturait logiquement la semaine étriquée que je venais de passer.

Les films diffusés n’aidaient pas.
Godzilla en japonais, hurlant sa dépression nucléaire pendant que la moitié de l’avion hochait la tête avec la gravité d’une armée de psychiatres.
Mister Bean, dans la foulée, déclenchant une vague de rire si unanime qu’on aurait pu croire à un défilé militaire.
Je coupai tout. Rien là-dedans ne méritait que je reste éveillé. Je plongeai ailleurs. Comme souvent, une apnée mentale, devenue réflexe.

Le stage au Kodokan avait duré une semaine. Un dojo mythique, un thème : Le combat au sol.
L’ambiance, avait été des plus glaciale.

Les intervenants se succédaient, chacun déroulant son héritage avec le sérieux d’un prêtre récitant une liturgie connue par cœur. Quand mon tour arriva, je fis ce que je savais faire, peut-être maladroitement. Je démontai. Je simplifiai. Je pris des libertés. Trop, visiblement.

Les participants suivirent enthousiastes.
Les dirigeants, beaucoup moins.


Très vite, je compris que quelque chose coinçait.

L’interprète, lui, porta la main à son visage, dès ma première explication. Lentement. Les yeux couverts.
Le geste de quelqu’un qui vient de comprendre qu’il va devoir traduire l’intraduisible,
et assumer seul l’effondrement diplomatique qui s’annonce.

 
Dès le troisième jour, la sanction tomba.
Douce. Silencieuse. Presque élégante.
On me glissa dans un coin du tatami, loin du centre. À l’écart.
Le genre d’endroit réservé aux plantes vertes, aux sacs oubliés, et aux idées qu’on préfère ne pas voir circuler trop librement.

La manœuvre produisit un effet inattendu.
Les élèves commencèrent à dériver vers moi. Lentement. Naturellement. Comme on se rapproche d’une source de chaleur quand le reste de la pièce est trop froid.

Cela se termina par l’annulation pure et simple du dernier jour du stage, officiellement pour « raisons techniques ».
Je les revois encore, les dépositaires de l’ordre établi,  le dos droit, le visage soigneusement neutre, me remerciant pour ma présence avec une courtoisie irréprochable, tout en espérant très fort que l’expérience ne se reproduirait jamais.

Dans l’avion, ce souvenir me fit sourire.
Puis un peu moins, une idée, plus inconfortable, s’imposa.
Rien de tout cela n’avait été improvisé. J’avais été envoyé là.

Pas pour enseigner.
Pas vraiment.

Plutôt pour déranger.

Un pavé lancé délibérément dans une mare immobile, entretenue avec soin depuis des générations.

Les codes.
Les structures.
Les hiérarchies.

Tout ce qui tient debout tant que rien ne vient poser de question.

Et moi, cette semaine-là, j’avais été cette question qui dérange.

Je ne pouvais pas trahir ce que je faisais pour m’assurer une place parmi mes pairs.
Mais je découvrais aussi le prix de cette fidélité.

La différence n’était pas un choix héroïque.
C’était un territoire étroit, silencieux, peu fréquenté.

Cette semaine-là, j’avais servi de signal.
Pour les pontifes, sans doute.
Pour moi surtout.

Il fallait l’admettre : C’était là que je me tenais. 

Une place dont j’ai fait mon foyer au fil des années.

Coincé entre mes deux compagnons de vol, je ne me sentais pas entièrement sorti de ce stage. Heureusement, tout n’avait pas été tendu. Il y avait eu un détail. Un mot, répété encore et encore.

« Tako »

Les plus jeunes élèves japonais le lançaient quand je montrais une immobilisation, quand je proposais une sortie, dans les couloirs, en passant. J’avais fini par demander à l’interprète.
 
-Tako veut dire pieuvre.

Dans l’avion, le lien se fit : La pieuvre, l’adaptation, les bras qui partent dans tous les sens sans jamais perdre le centre. Rien à voir avec la maîtrise parfaite d’un seul geste. Plutôt une capacité à faire naître le geste de la nécessité.

Se spécialiser peut être rassurant.
Cela rend lisible.
Cela permet d’approfondir, de creuser, de transmettre sans se disperser.
Pour certains, c’est une fidélité tenue toute une vie à un même geste.

Ne pas se spécialiser, à l’inverse, oblige à rester en mouvement.
À apprendre encore, à désapprendre souvent.
À accepter l’instabilité comme condition normale.

Ni l’un ni l’autre n’est supérieur.
Ce sont deux manières différentes de faire face au réel.

Je préfère composer avec ce qui arrive. Répondre plutôt qu’imposer. Le spécialiste projette son monde.
De mon côté, j’ai appris à laisser le réel modifier ce que je fais .C’est moins propre. Moins vendable. Souvent inconfortable.

Et forcément, ça place à la marge.

Tako.
Le mot resta.
Il devint mon nom d’artiste.

Chapitre 7 (Fin): Des illusions.

Chapitre 7 (Fin): Des illusions.

Les deux mois d’été passèrent dans un va-et-vient régulier entre Cullera et Denia.
 Moins de frictions, moins de chaos, mais toujours cette impression de tourner autour de quelque chose qui ne venait pas. Et c’est avec une certaine amertume que je sentais peu à peu la flamme qui m’avait animé lors de mon arrivée en Espagne, s’étouffer sous le manque d’air.

Seules des demandes propres, bien cadrées, et pourtant vides ne s’offraient à mes aiguilles et à mon âme.

La question n’avait jamais été leur taille, mais ce qu’ils racontaient, ou plutôt ce qu’ils ne racontaient pas. Ils n’étaient que des copies esthétiques, sans nécessité.
Les rencontres glissaient sans laisser d’empreinte.
Si peu, en réalité, qu’un seul visage demeurait dans ma mémoire.

Je m’étais souvent demandé si le tatouage, dans certains cas, ne répondait pas au même besoin que ces gestes que l’on retourne contre soi. 

Il entra accompagné de sa mère.
Elle parla tout de suite, comme si le silence était dangereux. Elle répondait avant lui, finissait ses phrases, remplissait l’air dès qu’il hésitait, jusqu’à décider à sa place de ce qu’il devait ressentir. Lui restait légèrement en retrait, comme s’il avait déjà appris que prendre trop de place pouvait coûter cher.

Lorsqu’il releva la manche de son sweat, il n’y eut rien à deviner. Les cicatrices étaient là, fines, répétées, certaines anciennes, d’autres plus récentes. Rien de spectaculaire ou qui aurait eu pour vocation d’être vu.

Le souvenir de certaines pulsions anciennes me revint.
Enfant, déjà, j’avais appris à me faire mal. Autrement, sans entailles, sans traces visibles pour ma part. Mais sous les mêmes montées irrésistibles. Seul, dans ma chambre, pendant que les éclats de voix montaient du rez-de-chaussée. Les disputes, l’attente, la fin annoncée de la cellule familiale.
Avec les années, j’avais fait ce travail nécessaire pour comprendre ce mécanisme. Pas le geste. Ce qui le précède. Cette nécessité de faire taire le tumulte, de reprendre la main quand tout échappe. J’en connaissais désormais les ressorts. Pas pour les excuser. Pour ne plus les confondre.

Avec le temps, certaines peaux m’apparurent déjà chargées d’une histoire, bien avant l’encre. Certaines portaient déjà une géographie visible. Des traces que le corps avait accueillies avant que l’esprit ne puisse dire non.

Il y avait ceux qui venaient chercher une image, un style, un artifice. 
Mais pas lui.

Le dessin n’était pas une finalité. À peine une forme.
Ce qui comptait se jouait avant, pendant, dans cet instant précis où le corps prenait le relais.

Comme si, à défaut de pouvoir nommer ce qui débordait, il fallait le faire passer quelque part.
Pas pour laisser une marque.
Juste pour que ça cesse un moment.

Pendant que l’on parlait, son regard fuyait parfois. Ses doigts revenaient toujours sur la même boursouflure sur son avant-bras, là où les marques se faisaient plus nombreuses. Un geste machinal, presque inconscient. Le corps, encore une fois, parlait avant lui.

Je lui parlai doucement.
Pas pour expliquer. Pas pour intervenir.
Simplement pour mettre des mots là où, jusque-là, il n’y avait eu que du bruit. Et à mes mots, à son regard, elle cessa de parler comme figée par l’échange qui avait lieu sous ses yeux.

Ce qu’il l’avait guidé et le guiderait sans doute encore, n’était ni un caprice, ni une provocation. Ce n’était pas un appel à l’attention. C’était ce besoin presque vital de faire taire le vacarme. Pendant quelques secondes, tout se calmait. Les pensées cessaient de se heurter. Le corps prenait la main, avec une précision presque rassurante. Il n’y avait pas de recherche de douleur, encore moins de destruction. Il y avait surtout cette sensation rare d’être là. Présent. D’exister.

Cette évocation sembla attirer toute son attention. Ses pupilles se transformèrent en trou noir absorbant tout l’instant.

Ce qui apparaissait alors n’était pas une volonté de disparaître, mais souvent l’exact inverse.
La peur sourde de devenir invisible. De n’être qu’un corps de plus, sans contour, sans poids, effacé sans laisser de trace.

Le geste cherchait une preuve minuscule, mais irréfutable.
Quelque chose qui dise : je suis là.
Même faiblement. Même brièvement. Dans un monde devenu trop vaste pour entendre.

Il y avait aussi cette goutte de sang.
Pas comme une blessure.
Pas comme un défi lancé au corps. 

Parfois, quand les mots ne passent plus, quand les larmes restent bloquées trop haut, le sang devient une autre manière de pleurer. Une larme plus lourde. Plus visible. Une larme qui ne triche pas.

Puis venait l’après.
Cette fatigue étrange, sans honte et sans morale. Une lassitude de l’âme, comparable à celle qui suit un combat sans témoins. Le doute traverse alors l’esprit, s’éloigne, et laisse derrière lui une tentation confuse de recommencer. Non par goût du danger, mais parce que, l’espace d’un instant, quelque chose avait été vrai.

Ce besoin ne naît pas chez les indifférents.
Il brûle chez ceux qui refusent la vie tiède, les jours en pilote automatique. Chez ceux qui sentent, sans encore pouvoir le formuler, qu’ils sont faits pour autre chose.

Rien ne fut promis.
Rien ne fut apaisé artificiellement.

Il fut simplement question de cette intensité, capable un jour de se retourner contre soi ou, au contraire, de devenir une matière brute. Quelque chose de solide. Quelque chose qui ne blesse plus.

Les mots furent rares, ensuite durant la séance.
Mais le regard se déplaça. À peine.
Ce frémissement presque invisible, que seuls ceux qui savent attendre peuvent percevoir.

Le regard de quelqu’un qui, pour la première fois peut-être, ne se sentait ni fautif ni monstrueux.
Simplement reconnu.

Au moins pour un instant.

Et c’est en lui parlant que l’évidence se fit : Le tatouage et ces « gestes dirigés contre soi » peuvent se frôler sur la peau, mais ils n’avancent presque jamais avec la même intention. La plupart cherchent une forme. Lui cherchait d’abord une coupure dans le bruit.

À la fin de l’été, l’émissaire aux lunettes à monture d’écaille refit surface.

Je ne l’accueillis ni avec enthousiasme ni avec gratitude. J’étais fatigué, usé. Mon rêve n’avait trouvé ici qu’un écho sourd, étouffé par des projets trop étroits. Et déjà, je sentais le poids du retour à Cullera : L’hiver à venir, les nuits longues, les ouvertures imposées, les clés de Dénia qu’il faudrait rendre.

J’avais bien sûr mis un peu plus d’argent de côté que l’année précédente. Suffisamment pour respirer. Pas assez pour choisir. Les week-ends resteraient nécessaires. Inévitables.

Alors j’écoutas une nouvelle proposition que  j’acceptai, sans hésiter, mais sans joie non plus.

Le local pourrait être réoccupé l’été suivant, dans les mêmes conditions. Rien ne changerait de ce côté-là. En revanche, pour les dix mois à venir, un appartement m’était proposé à Gandia, à quelques kilomètres seulement. En échange, il me serait simplement demandé d’intervenir ponctuellement lors de séminaires d’arts martiaux au cours de l’année.

L’idée fit son chemin sans résistance.

Vivre des arts martiaux. Tatouer l’été. Alterner les deux disciplines. Le mouvement et l’encrage. Il y avait là quelque chose de plus juste. Un rythme possible. Une forme d’équilibre.

Il évoqua d’autres villes, presque en passant. Paris. Amsterdam. Tokyo.

Je l’écoutais sans vraiment l’entendre.

Quelque chose s’était déplacé, en silence. Je cherchais à tenir. À durer. À comprendre ce que cette trajectoire dessinait, malgré moi.

 

********

Son feu savait m'allumer. Donner l’élan, puis retirer l’air. 

Ses flammes ont porté mes gestes plus haut qu’ils n’auraient osé, avant de les consumer sans bruit. 

Chaque promesse contenait déjà sa cendre. J’ignore encore s’il m’a guidé, ou si j’ai simplement appris à respirer dans l’incendie.


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