Chapitre 8 (Deuxième partie) : Les aspérités de la marge.
Après près de neuf mois à expirer ma sueur à l’entraînement, je sentais l’inspiration de l’encre se rapprocher à grands pas.
Je n’avais plus reçu aucune mission. J’attendais que l’hommes à lunettes en écailles noires me recontactent, convaincu que la reprise à Denia finirait par s’organiser. Je savais que je n’y trouverais pas exactement ce que je cherchais, mais le maniement des aiguilles me manquait suffisamment pour accepter le travail à la chaîne, au moins un temps.
Mes économies, elles, ne tenaient plus qu’à une peau de chagrin. Il fallait refaire le plein avant qu’elles ne versent leurs dernières larmes au prochain passage en caisse.
L’impatience céda rapidement la place à l’inquiétude, le jour où la voix automatique de la compagnie téléphonique tomba comme une sentence :
Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué.
Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué.
Je réessayai. Puis encore.
Les écailles noires avaient disparu.
Les écailles noires avaient disparu.
Le lendemain, la prise de conscience me frappa comme on percute un mur.
Deux jours plus tard, mes pensées tournaient comme un cyclone.
Et au troisième jour, la poussière de mes espoirs cessait de retomber en pluie fine sur un champ de ruines.
Deux jours plus tard, mes pensées tournaient comme un cyclone.
Et au troisième jour, la poussière de mes espoirs cessait de retomber en pluie fine sur un champ de ruines.
Je n’avais rien.
Je n’étais nulle part.
Pris dans le mouvement du disque du monde, mais rejeté hors de tout sillon.
Je n’étais nulle part.
Pris dans le mouvement du disque du monde, mais rejeté hors de tout sillon.
Il ne restait qu’une option.
Rentrer en Belgique.
Rentrer en Belgique.
Deux semaines plus tard, c’est en entendant la radio en français sur une aire d’autoroute que le projet espagnol tira définitivement sa révérence.
Mis à part l’enthousiasme de ma famille à l’idée de retrouver l’exilé, rien ne m’attendait. Il fallait se réinventer entièrement, armé, à un peu moins de vingt-cinq ans, d’une expérience déjà dense, mais sans autre capital que cela.
Ce retour me faisait penser à ces images de libération d’otages : Le membre d’une petite communauté retrouve sa place, accueilli comme s’il était resté le même, alors que tout, à l’intérieur, a déjà changé.
Les premières errances dans les rues retrouvées eurent quelque chose de déconcertant.
Bruxelles me semblait plus grise que dans mon souvenir. Nous étions pourtant en été.
Bruxelles me semblait plus grise que dans mon souvenir. Nous étions pourtant en été.
Mon regard devait, sans doute, se frayer un passage à travers un voile d’amertume.
J’aimais ma ville.
J’aimais Bruxelles, mais avec une tendresse particulière, presque prudente.
Je savais qu’en ce temps-là, elle pouvait encore m’offrir toute sa dérision, ses aberrations délicieuses et même son sens aigu de l’absurde.
J’aimais Bruxelles, mais avec une tendresse particulière, presque prudente.
Je savais qu’en ce temps-là, elle pouvait encore m’offrir toute sa dérision, ses aberrations délicieuses et même son sens aigu de l’absurde.
Mais je sentais aussi qu’elle ne m’offrirait pas encore de terrain fertile pour mes aspirations.
Démuni de tout, il me fallait me relever.
Se relever est chose aisée lorsqu’on a un genou à terre. Beaucoup moins lorsqu’il n’y a plus d’appui.
Se relever est chose aisée lorsqu’on a un genou à terre. Beaucoup moins lorsqu’il n’y a plus d’appui.
Ni studio.
Ni revenu.
Quelques cartons seulement, contenant des vêtements, des livres, un peu de matériel de tatouage.
Ni revenu.
Quelques cartons seulement, contenant des vêtements, des livres, un peu de matériel de tatouage.
Mes bagages transportaient aussi mon échec.
Il ne fallait surtout pas le laisser devenir la charge la plus lourde.
Mais à l’âge que j’avais, cela non plus n’allait pas de soi.
Je trouvai un emploi de nuit dans une société de transport de fonds.
Il ne fallait surtout pas le laisser devenir la charge la plus lourde.
Mais à l’âge que j’avais, cela non plus n’allait pas de soi.
Je trouvai un emploi de nuit dans une société de transport de fonds.
Mes nuits se déroulaient hors du monde, enfermées derrière six portes sécurisées, au cœur d’un hangar blindé. J’attendais.
Les convoyeurs arrivaient à intervalles réguliers.
Les valises glissaient les unes après les autres à travers un sas monumental, avalés par une mécanique prête à toutes les indécences.
Les valises glissaient les unes après les autres à travers un sas monumental, avalés par une mécanique prête à toutes les indécences.
Une petite vitre, à peine plus large qu’un carton de lait, me permettait d’apercevoir ceux qui prenaient tous les risques. Des silhouettes usées, exposées, chargées de containers qui valaient des vies entières. Leur prime, elle, ne dépassait jamais la virgule de ce qu’ils transportaient.
Seul, je réceptionnais.
Je vérifiais.
Je comptais.
Je vérifiais.
Je comptais.
Eux affrontaient la rue.
Moi, je m’éteignais lentement dans le coffre.
Moi, je m’éteignais lentement dans le coffre.
L’argent passait de main en main, de véhicule en sas, de sas en chambre forte. Il circulait sans jamais s’arrêter sur ceux qui le faisaient circuler. Nous n’étions que des relais remplaçables, payés pour que le flux ne s’interrompe pas.
Ce bunker n’avait rien d’un refuge. C’était un poste d’observation involontaire. Un endroit où l’on comprend, en silence, comment le monde s’organise sans nous.
Cette mise à l’écart me permit néanmoins de reconstruire l’essentiel. Une stabilité minimale. Le temps nécessaire pour reprendre appui.
Je ne parvenais plus à faire vibrer mes aiguilles qu’en grappillant quelques peaux, celles de collègues ou de vagues connaissances, croisés dans une sorte de purgatoire social.
J’avais connu l’abondance de demandes.
J’en étais à négocier des centimètres de peau comme on négocie un droit de respirer.
J’avais connu l’abondance de demandes.
J’en étais à négocier des centimètres de peau comme on négocie un droit de respirer.
C’est une position qui affame.
Et la faim finit toujours par réécrire les règles.
Et la faim finit toujours par réécrire les règles.
On se persuade que c’est provisoire.
Que ça ne compte pas vraiment.
Que l’essentiel, c’est de continuer à piquer.
Que ça ne compte pas vraiment.
Que l’essentiel, c’est de continuer à piquer.
Alors on accepte de tatouer là où, quelques mois plus tôt, on aurait ri avant de refuser.
À la table de cuisine d’un client, deux chaises dépareillées, une nappe en plastique vaguement essuyée, encore tiède du repas précédent.
Le bras repose là, entre un bol de céréales et un cendrier plein.
La lampe de bureau clignote comme si elle aussi doutait du projet.
À chaque passage d’enfant en chaussettes, je retiens mon souffle, aiguille suspendue, espérant qu’aucun coude ne viendra réécrire le tracé.
La lampe de bureau clignote comme si elle aussi doutait du projet.
À chaque passage d’enfant en chaussettes, je retiens mon souffle, aiguille suspendue, espérant qu’aucun coude ne viendra réécrire le tracé.
L’épouse cuisine à un mètre de là.
Elle remue une sauce, me demande :
Elle remue une sauce, me demande :
-Tu as déjà fait un dauphin ?
Puis elle coupe l’électricité pour brancher la cafetière.
La machine se tait.
Moi, j’hurle intérieurement.
L’aiguille s’arrête.
Le trait aussi.
Moi, j’hurle intérieurement.
L’aiguille s’arrête.
Le trait aussi.
Quelqu’un ouvre une fenêtre. La télévison diffuse « Amour, Gloire et Beauté », volume au maximum, un jouet roule sous la table. On me demande si ça va durer longtemps, parce que le rôti doit sortir du four.
Je pique.
Je m’adapte.
Je compose.
Je m’adapte.
Je compose.
Le chien affalé sur les genoux de mon client relève de temps en temps la tête pour me fixer un moment ; peut être réveillé dans sa sieste par un de mes mouvements. Je me surprends à presque vouloir m’excuser.
Le geste est là.
Le cadre, lui, a disparu.
Le cadre, lui, a disparu.
Et dans cette cuisine trop petite, entre le bruit des assiettes et l’odeur de graisse chaude, je compris que je tatouais exactement comme je travaillais la nuit.
Sous la peau du monde.