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Alors que le printemps soufflait sur les rares nuages encore accrochés au ciel, mes pensées tournaient sans fin.

Les semaines précédentes avaient été calmes au studio. Même les fêtards semblaient avoir fini par hiberner.

Une accalmie nécessaire, mais dont on redoute instinctivement la durée.

Je faisais mine d’y voir un répit, alors que, dans le silence, la fin d’une boucle se dessinait.

La haute saison fonctionnait comme une chaîne de montage.

Le fordisme abrutissant du tatouage.

Un rythme qui broyait les gestes jusqu’à les rendre interchangeables, qui vidait l’acte de ce qui le rend vivant.

Avancer, prendre, enchaîner.

L’énergie y était brute, efficace, mais creuse.

En miroir, la basse saison devenait indispensable à la survie.

Elle rendait du temps, mais, pour tenir, il fallait ouvrir dans des conditions que je n’aurais jamais acceptées quelques mois plus tôt.

Je me promettais que ce serait temporaire. Que je savais imposer des règles.

C’était sans doute la plus confortable des illusions.

Des clients trop ivres pour se souvenir d’être entrés.

Certains s’endormaient pendant que je tatouais.

D’autres perdaient le contrôle d’eux-mêmes, laissant sur le sol ce que l’alcool ne savait plus retenir.

Il y avait aussi les tentatives de racket et les sniffeurs de coke qui trouvaient mon comptoir vitré très pratique.

Une faune différente.

Plus brute, plus imprévisible.

Pas fondamentalement agressive, mais dangereuse par débordement.

J’avais tenté de refuser, de poser des limites, de protéger mes aiguilles.

Puis, pour la paix de tous, et peut-être surtout pour la mienne, je finissais parfois par céder.

Deux temps. Deux mondes.

Voilà ce que le patron du bar avait voulu dire à la fin de l’été, lorsqu’il m’avait simplement lâché :


– Ce sera une autre ambiance.

Maintenant, il fallait choisir.

Accepter ce rythme comme une fatalité, jusqu’à sentir mon regard s’éteindre à son tour ou m’adapter rapidement.

Il restait, au mieux, trois mois avant le retour de l’été.

Ces pensées avaient pris possession de mon espace mental.

Le problème avec ce genre de squat, c’est qu’il vous ronge lentement.

Comme une gangrène.

On décide de couper, puis on se rétracte.

Encore et encore.

Et plus le temps passe, plus le problème gagne en épaisseur, jusqu’à devenir envahissant.

Un événement inattendu vint rompre ma tourmente.

Un matin, on frappa à la vitrine.

Le studio était clairement fermé. La semaine… le matin… rien ne justifiait la présence d’un amateur de tatouage.

La camionnette jaune, un peu cabossée, du Correos, les services postaux espagnols, couvrait presque toute la surface de la vitrine.

Devant le logo bleu, un cor de chasse surmonté d’une couronne, je vis passer l’ombre du facteur que je croisais régulièrement dans le quartier.

J’avais cessé depuis longtemps de le saluer.

L’homme avançait de boîte en boîte comme on purge une peine, le regard râpé par des milliers de sonnettes muettes, distribuant des lettres qu’il semblait maudire.

Il n’avait sans doute pas toujours été désagréable.

Mais il exerçait l’un de ces métiers qui vous placent chaque jour en première ligne, à encaisser l’amertume des autres avant même d’avoir eu le temps de déposer la vôtre.

À force, il avait dû remplacer le sourire par l’économie.


– Esto es para ti.

Il me tendit sèchement un bon de livraison. Mon nom était là, net, indiscutable.

À l’époque, une camionnette qui s’arrêtait devant chez vous, ce n’était pas un hasard.

Mais là… mystère complet.

D’autant plus que presque personne ne connaissait le lieu où je m’étais exilé.

Il ouvrit les portes du véhicule. À l’intérieur, une palette pleine.

J’entendis le bougon m’appeler du fond du fourgon. Je l’aidai.

Une collaboration glaciale.

Quelques minutes plus tard, tout était sur le trottoir.

Il me fit signer, puis me remit une petite enveloppe.

Un mot.

Un seul.

Tapé à la machine sur une fiche grise.

« Dénia ».

Quand le mystère devient trop lourd, on cesse de lutter contre lui.

Je glissai l’enveloppe dans ma poche et rentrai les cartons.

Le dernier emballage, aussi grand qu’un lit, était impossible à bouger sans l’équipement à roulettes du livreur, déjà reparti vers de nouvelles déconfitures.

Lorsque j’ouvris le film plastique, la fin de mes interrogations apparut.

Des tatamis.

Et dans les boîtes :

Sac de boxe, cordes, cibles de frappe, tout ce qui compose une salle d’entraînement.

Sensei.

Comment avait-il su ?

Comment avait-il fait ?

Comme à son habitude, il n’avait pas jugé nécessaire de s’expliquer… il savait.

Mes émotions semblaient danser le tango, mais en se marchant sur les pieds.

J’étais à la fois flatté et profondément troublé par tout ce qu’il avait dû mettre en place pour me retrouver.

Surtout à cette époque.

Je rangeai le matériel avec un calme apparent, mais mon esprit tournait à plein régime.

« Dénia » restait là, comme une écharde plantée.

Le lendemain, en passant devant les bureaux de l’agence immobilière, je tentai ma chance auprès de l’agent immobilier aux faux airs de Georges Brassens.


– Dénia ? Oui, oui… c’est une ville, pas très loin d’ici. Une cinquantaine de kilomètres. Très touristique. C’est le port d’où partent les navettes pour Ibiza.

Je n’étais pas plus avancé.

Mais quelque chose, en moi, l’était déjà.

Machinalement, sans réserve, je poussai le grand comptoir, déplaçai le fauteuil de barbier et mon établi.

En quinze minutes, la salle avant était vide.

Deux heures plus tard, elle était devenue dojo.

Il restait quelques semaines avant la reprise. Et le besoin de pratiquer surgit comme une flèche trop longtemps retenue.

Les jours qui suivirent s’offrirent comme une longue expiration.

Pas vraiment un soulagement, mais un réalignement.

Le corps retrouvait un langage que l’esprit n’avait jamais vraiment perdu.

Le souffle s’installait, la cadence aussi.

La sueur ne cherchait pas à prouver quoi que ce soit : elle rinçait, couche après couche, ce qui s’était accumulé en moi.

Il y avait le frottement des pieds sur le sol. La chaleur de la peau.

Les jointures qui s’éveillent. Le bruit sourd d’un impact, puis le silence qui revient, exactement à sa place.

Dans cet espace-là, les mots devenaient inutiles.

Une disponibilité totale.

Pour la première fois depuis longtemps, je sentis que ce n’était pas moi qui tenais debout, mais elle.





 

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Chapitre 14 (Deuxième partie): De la fumée dans les freins

Chapitre 14 (Deuxième partie): De la fumée dans les freins


Puis, à notre retour, le monde se grippa.

Et tout ce qui accélérait reçut, paradoxalement, la violence de l’arrêt.

Je crois qu’on ne saura jamais vraiment si quelque chose s’est passé entre un pangolin et une chauve-souris. Chacun a droit à son intimité, après tout.

Ni si une mutation, dans un moment d’inspiration, a permis à un virus d’acquérir les compétences d’Houdini. Quoi qu’il en soit, il n’a pas fallu longtemps pour que le résultat déferle sur le monde.

Le temps commença à se comporter bizarrement.

Au début, ce ne fut pas encore de l’inquiétude.

Pas vraiment. Plutôt une petite anomalie dans le bruit ordinaire du monde.

Le journal parlé avait déjà l’habitude de nous servir sa ration d’angoisse quotidienne. La couche d’ozone, les crises financières, les attentats…

Et puis, tout alla très vite.

Pas seulement les chiffres.

La vitesse avec laquelle certains mots prirent soudain un autre poids. Un masque, jusque-là, restait pour moi un accessoire de fête, de carnaval, ou de mauvais film de braquage.

Là, il n’y avait pas de fête.

En quelques jours, les gestes les plus simples changèrent de statut.

Se serrer la main, toucher une poignée, recevoir quelqu’un, laisser entrer un accompagnant. Tout ce qui faisait partie du décor muet du studio devint soudain visible, suspect, chargé.

Pour un tatoueur, cette bascule avait quelque chose de presque absurde avant même d’être grave.

La distanciation sociale devenait vite compliquée, à moins de tatouer les clients avec des fléchettes. On pouvait discuter par téléphone, par message, par écran. Mais on ne travaille pas une peau par correspondance.

Le studio vivait de mouvement. Des rendez-vous, des retards, des discussions au comptoir. Même né d’un élan, un tatouage ne se résume pas au moment où l’aiguille touche la peau.

Le virus coupa cela net.

Les projets restèrent en suspens. Certaines envies finirent dans un tiroir intérieur, sans date, sans promesse claire.

C’est là que le temps changea de nature.

Dehors, tout allait trop vite.

Les nouvelles, les décisions, les consignes, les contradictions, les courbes, les cartes, les chiffres. Chaque journée invalidait la précédente, portée par des gens très sûrs d’eux, parfois occupés à contredire avec aplomb ce qu’ils expliquaient la veille avec le même aplomb.

Ce qu’on croyait savoir le matin avait déjà, le soir, l’air d’un vieux traité médical expliquant très sérieusement les bienfaits des sangsues.

Les informations ne donnaient plus seulement des nouvelles du monde.

Elles imposaient leur rythme au système nerveux. Il fallait suivre, comprendre, adapter, répondre, annuler, rassurer, reporter, sans jamais être certain que la phrase envoyée à midi ne devrait pas être démentie à dix-huit heures à cause d’un communiqué, d’une conférence, ou d’un cousin qui avait lu quelque chose sur Facebook.

Et pendant ce temps-là, comme tant d’autres, on nous avait mis à l’arrêt.

Pas ralentis.

Mis à l’arrêt.

Le mot avait un petit bruit de serrure.

Le studio ne pouvait plus travailler. Les machines restaient là.

Les fauteuils attendaient. Les encres attendaient. Les dessins attendaient. Les projets attendaient.

Tout attendait.

Alors on faisait ce que font les humains quand ils ne contrôlent plus grand-chose : on rangeait.

On rangeait des choses déjà rangées.

On nettoyait ce qui était propre. On préparait des publications. On imaginait une reprise. On retouchait un site.

Dehors, le temps fonçait sans nous. Dedans, il rampait.

Une activité comme la nôtre ne se range pas dans une liste de choses à faire.

Je pouvais préparer un dessin, pas tatouer une absence.

Sandra pouvait publier une image, pas recréer la présence d’un corps sur mon fauteuil. Elle pouvait répondre à des messages, mais il faut parfois voir quelqu’un entrer, enlever sa veste et montrer son bras pour comprendre ce qu’il demande vraiment.

Même fermé, pourtant, le studio continuait à coûter. Tout était à l’arrêt, pas les factures. Les charges, elles, ne connaissaient pas la distanciation sociale.

L’agenda aussi devenait suspect. D’habitude, il donnait une forme au futur.

Il disait : mardi, telle personne ; jeudi, tel projet ; samedi, telle pièce plus lourde.

Là, il ne promettait plus rien.

Il gardait seulement la trace d’un ordre qui n’avait plus cours, avec ses rendez-vous barrés, déplacés, puis déplacés encore.

À force de le regarder, j’ai fini par me demander s’il ne se foutait pas de nous.

Je n’ai pas de preuve.

Mais je le gardais à l’œil.

Je crois que beaucoup de gens ont senti cela, chacun à leur manière.

À des intensités différentes. Pas forcément une vraie rupture.

Plutôt cette fatigue étrange d’un temps qui s’accumule sans issue, jusqu’à faire glisser la raison de sa place.

Le Covid a abîmé le « plus tard ».

Avant, on disait facilement : plus tard.

Après les vacances. Quand j’aurai l’argent. Quand je serai prêt. Quand ce sera le bon moment.

Certaines de ces phrases étaient sincères. D’autres servaient surtout à donner une forme acceptable à l’hésitation. Elles permettaient de reporter une envie sans avoir l’impression de la trahir.

Désormais, « plus tard » ne ressemblait plus tout à fait à une promesse.

Plutôt à un pari.

La pandémie n’a pas inventé l’accélération.

Les téléphones étaient déjà dans les poches. Les réseaux dans les mains. Les images circulaient déjà trop vite. Les demandes se nourrissaient déjà de centaines de références avalées en quelques minutes.

Le monde avait déjà appris à aller vite.

Le Covid n’a pas arrêté cette vitesse. Il l’a rendue contradictoire : un frein sur les vies, mais l’accélérateur dans les têtes.

On ne bougeait presque plus, mais tout continuait d’arriver.

Les informations. Les images. Les avis. Les peurs. Les débats. Les envies. Des fragments de vie compressés dans un écran.

À force, cette double vitesse a travaillé les nerfs.

Elle n’a pas seulement rendu les gens impatients. Ce serait trop simple.

Elle a rendu le désir plus instable. Plus pressé, mais aussi plus facilement remplaçable.

Il fallait vite.

Et si ce n’était pas fait vite, tant pis. Une autre image attendait déjà. Une autre envie. Un autre écran.

Dans le tatouage, cela ne s’est pas vu tout de suite.

Il n’y eut pas une grande vague, pas un retour massif et simple à comprendre.

La sidération ne disparaît pas parce qu’une porte rouvre. Elle reste dans les gestes, dans les hésitations, dans cette manière de vouloir reprendre une vie sans être certain qu’elle tienne encore debout.

Quelque chose, pourtant, s’était verrouillé.

Une réponse espérée plus vite. Une disponibilité demandée comme si l’agenda, chez certains, ne dépassait plus la semaine suivante.

Un projet pensé pendant des mois, puis soudain voulu sans délai.

Et parfois, dans le même mouvement, une facilité nouvelle à disparaître dès qu’il fallait attendre, réfléchir, choisir vraiment.

Le désir n’était pas toujours plus fort.

Il était plus nerveux.

Ce n’était pas l’élan qui posait problème.

Un tatouage peut très bien naître vite. Ce qui changeait, c’était cette manière nouvelle de vouloir tout de suite, puis de disparaître presque aussi vite si le monde ne répondait pas au même rythme.

Chapitre 14 (première partie): De la fumée dans les freins

Chapitre 14 (première partie): De la fumée dans les freins


Un cornichon. Tout petit, tout simple. Presque perdu au centre d’un mollet blanc comme du yaourt.

Quinze ans plus tôt, à l’ouverture du studio, j’aurais sans doute dépensé beaucoup d’énergie pour faire entendre raison à ce client.

J’aurais parlé du temps qui passe, du dessin qui reste, du danger de choisir n’importe quoi simplement parce que cela faisait rire sur le moment.

Mais le monde du tatouage avait évolué. Et moi aussi.

Je ne voyais plus forcément une erreur dans ces dessins décalés, choisis parfois un peu vite.

À force, j’avais fini par admettre que ne pas chercher de grande symbolique pouvait parfois en être une. Une manière de ne pas tout alourdir. De laisser aussi une place à la légèreté.

Et puis un cornichon, c’est rigolo. Et surtout facile à faire.

Mon client était plongé dans son GSM. Mes tentatives de conversation étaient tombées à plat assez vite, avec quelques sourires polis pour sauver les apparences.

Je travaillais donc en silence, assez disponible pour entendre ce qui se passait à l’accueil.

C’est la voix de Sandra qui attira mon attention.

Face à elle, il y avait une jeune femme au visage fermé, et sa mère, un peu en retrait, comme si elle s’excusait d’être là.

Sa fille lui imposa de se taire presque aussitôt. Connaissant Sandra, je me doutais que cette attitude passerait difficilement.

Lorsque je compris ce qu’elle demandait, je sus aussitôt que Sandra refuserait.

Je me souvenais encore de l’époque où le simple fait de se faire tatouer suffisait, pour ceux qui cherchaient cette place-là, à passer du côté des rebelles.

Avant les années 2000, entrer dans un studio n’était pas encore un geste tout à fait neutre.

Puis, peu à peu, le tatouage avait gagné du terrain. Il ne suffisait plus d’en avoir un. Il fallait qu’il se voie. Puis qu’il se voie davantage.

Les avant-bras. Plus tard, le cou. Vinrent ensuite les mains.

Il restait le visage.

La jeune femme voulait, pour son premier tatouage, se faire inscrire la date de naissance de son père au-dessus de l’arcade. Presque sur le front.

Pendant que je terminais mon cornichon, je me faisais la réflexion qu’après ça, je ne voyais plus très bien quelle étape pouvait encore suivre.

À l’accueil, Sandra tentait de la ralentir. La mère, elle, semblait soulagée que quelqu’un d’autre ose enfin dire non.


— De toute façon, si vous ne le faites pas, je le ferai ailleurs ! lança la jeune femme, énervée.


— Écoute, pas de souci. Mais ce ne sera pas chez nous. Et vraiment… s’il te plaît, prends le temps de réfléchir à la raison pour laquelle tu veux le faire à cet endroit-là. 

À aucun moment nous n’avions eu besoin de nous concerter.

Nous n’avions pas non plus posé de bases au préalable. Le cadre et l’esprit du studio s’étaient imposés spontanément de la même façon à nous deux.

 

Il y eut ainsi quelques années où le studio sembla avancer de lui-même.

Avec cette sensation rare que le travail, au lieu de nous prendre, nous animait. Le téléphone sonnait. L’agenda se remplissait. Les clients revenaient, recommandaient, arrivaient parfois avec un frère, une collègue, une voisine, quelqu’un qui avait vu leur tatouage guéri et demandé où ils l’avaient fait.

On travaillait beaucoup. On riait souvent.

Il arrivait aussi qu’une histoire nous serre un peu la gorge. Le studio ne faisait pas que fonctionner. Il était devenu pleinement lui-même, fait de mouvement, de voix et de vie.

Nous décidâmes alors de partir en convention.

Pour moi, c’était une manière de reprendre la température du métier.

Pour Sandra, c’était autre chose : découvrir ce que le tatouage était devenu en dehors de chez nous. Je voulais qu’elle le voie par elle-même, sans passer par mon regard.

Je savais que ces événements avaient pris de l’ampleur.

J’aurais pu choisir l’une de ces conventions internationales surdimensionnées, montées parfois par des sociétés dont l’objectif consiste surtout à remplir des halls, qu’il s’agisse de tatouage, de tuning, de marché médiéval ou de salon de l’érotisme.

Parfois un peu tout ça en même temps. Pourvu que les entrées suivent.

Je ne voulais pas de cela.

Nous choisîmes une convention française, organisée par des tatoueurs.

Assez importante pour faire venir des artistes de tous horizons, mais pas au point que le métier disparaisse derrière l’événement.

Avant même d’entrer, dans la file d’attente, je sentis que le décor avait changé. Le public n’avait plus tout à fait le même visage.

Il y avait davantage de jeunes, parfois très jeunes. Pour eux, le tatouage n’était déjà plus un monde à franchir. C’était un paysage familier.

Ceux-là n’avaient sans doute pas eu à attacher leur BMX à un poteau pour partir à la recherche d’un studio dont l’adresse circulait encore presque comme un secret.

Une fois dans la salle, les rangées habituelles de stands s’alignaient devant nous.

Les visiteurs passaient d’une table à l’autre, penchés sur les books, avant de relever les yeux vers les peaux que l’on marquait derrière.

Sandra regardait cela autrement que moi.

Je reconnaissais des manières de travailler. Elle remarquait plus vite les attitudes. La façon d’accueillir. D’attendre. De choisir. De prendre de la place ou de faire semblant d’en avoir.

Elle ne commentait pas tout. Mais je voyais bien qu’elle observait.

Moi, je remarquais autre chose : la montée en puissance des flashs, ces petits dessins préparés à l’avance par les artistes.

Les flashs n’étaient pas nouveaux.

Il y en avait toujours eu, sur les murs des studios, dans des classeurs, parfois reproduits d’une peau à l’autre comme des modèles disponibles. Mais ceux que je voyais prendre de la place là n’avaient plus tout à fait la même fonction.

Ils étaient plus petits, plus personnels, plus marqués par la patte de celui qui les proposait. Souvent pensés pour n’être faits qu’une fois.

Ce qui changeait, c’était le rapport au choix.

On ne venait plus forcément construire une idée en plusieurs échanges.

On tombait sur un dessin. Il plaisait. Il était prêt. Il pouvait disparaître si quelqu’un le réservait avant vous. Alors on décidait plus vite.

Le tatouage, qui avait longtemps demandé d’entrer quelque part, de parler, d’hésiter, de revenir, commençait à se laisser attirer par une autre vitesse.

Plus directe. Plus visuelle. Plus proche du réflexe que du projet.

Cette vitesse-là ne résumait pas la profession.

Mais elle prenait de la place. Je la voyais d’abord là, dans ces petits dessins prêts à être choisis, parfois avant même qu’une vraie conversation ait commencé.

Et je sentais déjà qu’elle ne resterait pas seulement sur les tables des conventions. Elle finirait par passer dans les téléphones, dans les images qu’on fait défiler trop vite, dans cette manière nouvelle de vouloir avant même d’avoir pris le temps de formuler.

Chapitre 13 (dernière partie): De fiel en aiguille

Chapitre 13 (dernière partie): De fiel en aiguille


Il y a des tatouages qu’on vient chercher pour dire qui l’on est.

Et d’autres qu’on vient faire recouvrir pour ne plus rester prisonnier de celui qu’on n’est plus.

C’était le cas cet après-midi-là. Le gaillard que j’avais devant moi m’expliquait que, depuis qu’il s’était mis en couple deux ans plus tôt, il n’avait pas encore osé retirer son tee-shirt.

Il craignait d’être jugé pour une appartenance idéologique remontant à sa jeunesse. Il y avait eu, dans sa vie, une période où la haine avait servi d’exutoire au mal-être, et parfois prétexte à la violence. Une soupape misérable pour une jeunesse qui ne l’était pas moins.

Mais le temps était passé. Un autre équilibre s’était installé. Et il fallait désormais faire disparaître cette ancienne marque.

Pendant que je m’affairais à camoufler les angles droits du symbole, avec le sentiment très net d’offrir une seconde chance en effaçant ce signe, Sandra réfléchissait avec un couple à la meilleure manière de représenter la naissance de leur enfant.

C’est à ce moment que le propriétaire du local passa simplement la tête à l’intérieur.

D’un tempérament réservé et toujours aimable, il s’excusa d’un geste avant de demander :


— Excusez-moi, il y aurait moyen de venir vous parler en fin de journée ? 

Ce soir-là, il m’annonça qu’il souhaitait récupérer son rez-de-chaussée. Il habitait au premier étage. Sa famille s’était agrandie avec les années, et la place commençait à leur manquer.

En un instant, mon esprit ouvrit plusieurs chemins à la fois. Trouver un autre local. Déplacer le studio. Comprendre ce que cela allait coûter, bouleverser, rendre possible peut-être aussi.

Les idées partirent ensemble, si vite qu’aucune ne prît d’abord le dessus. Je restai figé quelques secondes devant lui.

Cela m’arrivait parfois au studio. Quand trop de réflexions se lançaient en même temps, mon visage cessait un instant de répondre.

Sandra s’en amusait. Elle me taquinait, bien sûr, mais elle rassurait surtout la personne en face :


— T’inquiète pas, il est pas en plein bug… Ça charge !

Mais ce soir-là, devant le propriétaire, l’instant ne se prêtait pas à cette légèreté.

L’homme était parfaitement dans son droit et sa demande bien légitime. 

De plus, il accompagna sa demande de plusieurs attentions concrètes, signe qu’il comprenait bien ce que ce départ pouvait représenter pour une enseigne installée là depuis tant d’années.

Nous n’aurions pas à remettre le local en état. La garantie locative nous serait rendue et, de surcroît, il renonçait aux trois derniers mois de loyer afin, disait-il, de nous aider à financer un nouvel aménagement.

Le geste était trop sincère pour que j’aie envie de lui faire sentir ce qu’il avait d’un peu naïf. Ces trois mois ne couvriraient évidemment qu’une part minime de ce qui nous attendait.

Sans compter que, depuis mon installation avenue Charles Quint, les loyers avaient considérablement augmenté.

Les coïncidences ont parfois des airs de providence. Le rez-de-chaussée voisin, qui avait été occupé par un bureau de mutuelle par le passé, venait précisément de se libérer.

Il ne s’agissait bien sûr que d’une relocalisation. Mais j’y vis tout de même un signe. Cette activité-là précisément, s’écartait pour nous laisser dessiner la suite.

Nous pouvions rester au même endroit, presque sans disparaître aux yeux de ceux qui connaissaient déjà le studio, tout en changeant d’espace, mais pas d’âme.

C’était parfait. 

À un détail près : le local était beaucoup trop grand.

Mais le bénéfice de ne pas rompre le fil avec nos habitués l’emportait largement. Nous n’aurions pas à expliquer un départ lointain ni à craindre que certains croient le studio fermé. Nous bougerions d’une porte. Assez pour recommencer autrement. Pas assez pour nous perdre.

Il n’avait pas tout à fait le visage d’un commerce. C’était un rez-de-chaussée pris dans une façade d’habitation en briques, avec une large fenêtre donnant sur l’avenue plutôt qu’une véritable vitrine faite pour appeler le passant.

Il fallait monter trois marches pour y entrer, quitter légèrement le niveau du trottoir. Le lieu conservait déjà une petite distance avec la rue. Ce n’était pas un espace qui cherchait naturellement à vendre. Il faudrait lui apprendre à devenir un studio.

Ce léger retrait n’était pas fait pour nous déplaire. Il y avait dans cette configuration tout d’un lieu dans lequel on vient parce qu’on le cherche.

Aujourd’hui encore, après vingt ans de présence avenue Charles Quint, nous entendons régulièrement :


— Je passe devant depuis des années, je n’avais jamais vu qu’il y avait un studio de tatouage ici.


Il fallut donc quitter l’ancien studio. Ce départ remua quelque chose en nous. Ce lieu avait vu naître le Makotoshop. Il avait contenu ses débuts, ses tâtonnements, ses premières certitudes.

Mais, ces dernières années, il avait aussi absorbé une partie de ce que je venais de traverser. Les murs n’y étaient pour rien. Pourtant, certaines périodes finissent par noircir les pièces qui les ont accueillies.


Nous quittions un lieu important.

Mais nous ne le quittions pas en reculant. Une page se tournait. Plusieurs lignes avaient été rudes. La suivante pouvait enfin s’ouvrir.

 

 


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