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Deux ou trois ans plus tard, j’ouvrais chaque matin avec ce mélange de bonheur et de fierté qu’apporte un studio qui vit. Les journées commençaient tôt. Elles finissaient rarement avant vingt-deux heures. Les temps morts se faisaient rares. Le soir, la fatigue pesait davantage qu’avant. Il aurait fallu lever le pied.

Je ne l’ai pas fait.

D’abord, il y avait le client assis devant moi. Quelqu’un qui acceptait de remettre sa peau entre mes mains. Je ne pouvais pas me contenter du strict nécessaire. Quand je sentais qu’il fallait prendre un peu plus de temps pour faire les choses comme il fallait, je le prenais.

Ensuite, parce que le tatouage faisait vibrer quelque chose en moi. Après presque quinze années de pratique, je guettais encore cette petite étincelle dans le regard du client quand il s’approchait du miroir à la fin de la séance.

Et puis il y avait l’argent. L’après-crise de 2008 se faisait sentir. Ça se voyait dans la manière qu’avaient les gens de compter, d’hésiter, de discuter le prix parfois. Lever le pied n’aurait pas seulement voulu dire quelques heures de moins. Pour beaucoup de petits indépendants, l’équilibre se gagnait semaine après semaine.

Tout cela me portait autant que cela m’abîmait.

Sur le comptoir, les dessins n’étaient plus tout à fait les mêmes. Les projets arrivaient plus précis. Plus fins. Moins massifs. On n’en était pas encore à la vague du fine line, mais quelque chose avait déjà commencé. Les portfolios du studio servaient de moins en moins. Les références arrivaient d’ailleurs : des images vues sur écran, des modèles déjà retouchés, tout un imaginaire nourri aussi par des émissions comme Miami Ink. Le trait devait être plus net. Les détails plus nombreux. Le niveau demandé montait.

J’aimais devoir aller chercher plus loin.

Mais le corps payait sa part. Ce qui m’usait, c’était le nombre d’heures de tension sur quelques millimètres de peau vivante. Une surface qui vibre. Un corps qui bouge. Une personne qui parle, qui se crispe, qui a mal parfois au moment exact où la main doit rester régulière. La fatigue venait de cette vigilance prolongée, de ce contrôle qu’il fallait maintenir sans relâche.

Mais je n’aurais pas voulu être ailleurs.

Je voyais entrer des clients de tous les âges, souvent chargés des mêmes inquiétudes : la douleur, le résultat, l’hygiène. Et puis les questions plus embarrassées, presque enfantines. Qu’est-ce qu’en dira ma mère ? À quoi ça ressemblera quand je serai vieux ? L’envie de se faire tatouer gagnait du terrain, mais la méfiance, elle, n’avait pas entièrement disparu.

La plupart du temps, quelques explications suffisaient. 
Les épaules redescendaient presque toujours.

Presque.

Ce matin-là, j’avais levé le volet avec cette envie intacte de commencer.

Mon premier rendez-vous attendait déjà devant la porte. Un homme un peu nerveux.

Son premier tatouage.

Toutes les lumières n’étaient pas encore allumées quand il lâcha :

- Si c’est mal fait, je vais te faire une réputation pourrie sur Facebook. 

Il avait dit ça avec un rire un peu forcé. Le genre de phrase qu’on habille en plaisanterie pour ne pas devoir l’assumer entièrement. J’en avais déjà croisé, des clients qui cherchaient à se rassurer en laissant flotter une petite menace dans l’air. Comme si cela pouvait m’obliger à mieux faire. Sur moi, cela n’avait jamais produit autre chose qu’un regard un peu amusé, assez pour désamorcer la manœuvre.

Ces tentatives étaient rares, comme elles l’avaient toujours été. Ce qui changeait, c’était la nature de la menace. Pas à cause de lui. À cause du mot.

Facebook.

J’ai ressenti ce jour-là qu’une autre forme de pression entrait dans le métier. Quelque chose de plus rapide. De plus sale aussi. Plus besoin de hausser le ton ni de jouer au dur dans le face-à-face. Il suffisait désormais de menacer de salir votre nom en ligne. On était peut-être en train de passer de la menace du coup de boule à celle du bad buzz.

Je continuais à travailler de la même manière, comme je l’avais toujours fait. Mais les journées se tendaient. Elles exigeaient plus. 

Et moi, comme souvent, je répondais en donnant davantage.

À la fin de la séance, il s’était détendu. La phrase du matin n’existait déjà plus. Il regarda longtemps son tatouage, releva les yeux vers moi, me remercia, puis revint encore une fois au miroir avant de partir satisfait.

Le client de l’après-midi, lui, n’avait aucune crainte. Il connaissait mon travail et se faisait toujours une joie de passer sous mes aiguilles. Pour lui, ce moment comptait autant pour le tatouage que pour la possibilité d’être seul face à quelqu’un qui l’écoutait.

Chacune de ses visites prenait la forme d’un long monologue. Des heures à parler presque sans arrêt. Il lui arrivait même de continuer en allant au petit coin. Je tentais parfois de glisser un mot, un commentaire, mais je crois qu’il n’en avait pas vraiment besoin. Alors je lui servais surtout d’écho.

À écouter ainsi toutes ces vies, j’ai eu la chance d’apprendre sur les autres autant que sur moi-même. Mais cela n’en allégeait pas pour autant la charge mentale.

Au moment de fermer ce soir-là, quelque chose n’était pas comme d’habitude. Pas seulement la fatigue. Un vide plus profond. Comme si l’intérieur s’était creusé d’un coup.

Je me mis en route à pied, comme chaque jour, avec une seule idée en tête : me poser. L’appartement que je louais n’était qu’à une vingtaine de minutes du studio. J’y arrivai, mangeai léger, puis m’installai un moment sur la terrasse pour profiter encore un peu de la douceur de ce mois de juin.

Une petite heure plus tard, je me sentis mal.

Je m’allongeai au sol.

Mon thorax se soulevait par saccades. Sueur froide. Respiration lourde. Vertige. Mon cœur occupait tout. Il n’y avait plus que ça. Plus de soirée. Plus de terrasse. Rien que ce corps devenu brutalement impossible à ignorer.

Mes jambes me portaient mal, mais je ne voulais pas rester là à subir. Je décidai de me rendre à l’hôpital le plus proche.

Une fois la réception passée, il ne me resta plus qu’à espérer d’être pris en charge rapidement. Pour les médecins, la nuit suivait son cours. Après tout, ce qui est pour vous une inquiétude vitale n’est pour eux qu’une habitude banale.

La salle d’attente avait cette ambiance particulière des lieux qui ne dorment jamais. La lumière n’était pas la seule à être artificielle. Le temps aussi.

Je regardais les visages tendus des autres patients. Leur immobilité usait leurs craintes sur des sièges qui en avaient vu passer des centaines. Puis, par moments, des brancards traversaient la salle en trombe. Ils coupaient net ce temps figé, comme un train qu’on voit surgir et disparaître à toute vitesse depuis un passage à niveau.

Toute mon attention s’était resserrée sur ma respiration. Peut-être pour apaiser la tempête. Peut-être pour négocier encore un peu avec ce corps qui menaçait de m’échapper.

La blouse blanche qui m’ausculta semblait épuisée, et cela se comprenait : service après service, c’était toujours un peu de l’écume du monde qui venait s’échouer là.
Je faisais partie de la vague du samedi soir.
Après quelques examens, ce furent deux blouses blanches qui entrèrent dans le box. Je ne sais pas si la vue de ce renfort me rassura ou m’inquiéta davantage.

- Là, votre cœur s’est emballé sur un trouble du rythme. Il faut que ça se calme, parce que s’il continue comme ça, ça devient problématique ; et si ça dure, ça peut provoquer un AVC. 

C’est étrange comme certains mots peuvent soudainement éclipser d’une phrase tous les autres.
 
 AVC… !?

- On va regarder votre cœur de plus près avec une sonde passée par la bouche. Il faut vérifier qu’il n’y a pas de caillot 

Caillot… !?

À partir de là, tout changea.
Je commençai, en silence, à marchander avec la suite. Je me fis intérieurement des promesses que je n’aurais jamais formulées la veille.

Puis il y eut l’examen.
Je garde le souvenir très précis de cette sonde passée par la gorge, sans anesthésie, et de cette pensée absurde que ce serait peut-être le manque d’air qui m’achèverait, pas mon cœur. Mon nez avait subi, quelques années plus tôt, suffisamment de coups pour obstruer durablement cet accès-là à l’oxygène. 

Peut-être que l’adrénaline y fut pour quelque chose. Peut-être pas. Toujours est-il que le rythme finit par se calmer.

Pas de caillot. 
Rien qui justifie de me garder.
Il ne fallut pas me le dire deux fois…

Quand je rentrai enfin chez moi, il ne me restait que la fatigue froide qui suit les nuits où le corps vous a rappelé qu’il peut, à tout moment, reprendre la main.

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Chapitre 12 (Deuxième partie) : Les ruines orphelines

Chapitre 12 (Deuxième partie) : Les ruines orphelines


En parallèle, le projet technique se mettait en place. Sur le papier, tout tenait encore. L’idée du site capable de supporter le streaming de cinq caméras dans le studio me paraissait toujours belle. J’y voyais une manière nouvelle de faire entrer les gens dans le moment du tatouage, de partager autrement ce temps si particulier où quelqu’un s’abandonne plusieurs heures à un geste qui va le suivre toute sa vie.

Et puisqu’il me fallait désormais assumer les conséquences financières, autant le faire avec stoïcisme : m’en tenir à ce sur quoi j’avais prise, sans me laisser happer par ce qui m’échappait déjà.

J’y tenais encore comme à une manière nouvelle, presque plus humaine, de faire vivre le tatouage : ouvrir le petit espace du studio à ceux qui, dans l’entourage du tatoué, auraient voulu prendre part à ce moment sans pouvoir être là.

Les informaticiens, de leur côté, faisaient ce qu’ils savaient faire. Ils montaient des machines. Installaient des programmes. Configuraient des outils. Tout cela avait l’air sérieux, appliqué, presque rassurant. Il y avait les écrans ouverts, les câbles, les branchements, les mots techniques lancés d’un poste à l’autre avec cette assurance tranquille de ceux qui évoluent dans leur propre langue. 
Je tâchais de m’appuyer là-dessus. De continuer à voir dans ce projet autre chose qu’une fuite en avant coûteuse.

Le principe avait quelque chose de simple et de touchant. Un grand écran placé devant le client devait lui permettre de lire, au fil de la séance, les messages que ses proches lui enverraient via le site. Ce n’était pas seulement un gadget. Il y avait là, dans mon esprit, une façon de garder du lien là où le tatouage se vit souvent dans une forme de tête-à-tête fermé. Je voulais croire que cette idée pouvait servir à cela. À agrandir un peu le studio sans le dénaturer.

Le jour du premier essai réel, le client s’installa avec un plaisir visible. Il jetait des coups d’œil à l’écran avant même que je commence, avec cette curiosité légère des gens qui sentent qu’ils vont prendre part à quelque chose de nouveau. La lumière du moniteur lui revenait par éclats sur le visage.

- Voilà, dans deux minutes on lance le direct, me dit l’un des informaticiens, resté sur place pour assister à cette première. 

Deux minutes plus tard, rien.

Ou plutôt presque rien. Quelques images hachées. Des coupures. Des saccades. Une apparition brève, puis plus rien. Une reprise, puis un nouveau trou. Le flux semblait vouloir naître sans jamais parvenir à tenir.

Je tâchais de ne pas trop m’y arrêter. Le tatouage, lui, avait commencé. Il fallait garder la main régulière, le regard calme, la voix normale. Mais je sentais bien la déception de mon client. Elle ne faisait pas de bruit. Elle passait dans ses regards répétés vers l’écran, dans ce téléphone repris plus tôt que prévu, dans cette manière qu’il eut bientôt de taper lui-même des messages à ses proches pour leur expliquer que cela ne fonctionnait pas. Le dispositif censé le relier aux siens l’obligeait déjà à s’excuser auprès d’eux.

Le technicien relançait son programme encore et encore. Il cliquait, recommençait, rebranchait, repartait du début comme si la bonne combinaison allait finir par apparaître à force d’insistance. On entendait le petit bruit sec des touches, puis de nouveau le vide. À chaque tentative, le même constat. Ça ne tenait pas.

Sur le moment, je voulus croire à un réglage. Une résistance de départ. Une panne localisable. Quelque chose de normal dans un premier essai, et qui finirait par se résoudre parce que chacun, pensais-je encore, faisait son travail.

Les jours suivants, d’autres essais furent menés. On revint. On testa. On ajusta. On relança. Je les regardais faire avec ce mélange particulier d’espoir et d’impuissance qu’on éprouve quand d’autres manipulent, à votre place, ce qui est déjà en train de vous échapper. Je ne pouvais ni corriger, ni décider, ni vérifier moi-même. Tout se jouait dans un langage qui n’était pas le mien. Il ne me restait qu’à attendre les conclusions de ceux qui étaient censés avoir pensé l’ensemble avant de me le vendre.

C’est peut-être là que quelque chose commença à se creuser en moi. Pas encore la catastrophe. Pas encore la chute. Mais une sensation plus sourde. Celle d’être déjà sorti de la zone où mon travail, ma volonté ou mon endurance pouvaient encore redresser quoi que ce soit. Chaque nouvel essai repoussait le moment de regarder le problème en face, tout en alourdissant un peu plus ce que je portais déjà. J’avais voulu bâtir quelque chose. Je commençais à assister, impuissant, à l’installation progressive d’un échec que je n’avais plus les moyens d’empêcher.

Puis vint le moment où l’on comprit que le problème n’était pas là où ils l’avaient cherché.

Ou plutôt qu’il existait avant tout le reste.

Il aurait fallu vérifier d’emblée si une telle installation pouvait réellement fonctionner dans les conditions concrètes du studio, avenue Charles Quint, avec la bande passante de l’époque. Il aurait fallu partir du lieu réel. De ses limites. De ce qu’il permettait, et de ce qu’il interdisait. Il aurait fallu poser cette question avant de monter les machines, avant d’installer les programmes, avant de me faire signer les commandes, avant de me laisser engager l’argent que je n’avais presque pas.

Cela n’avait pas été fait.

La machine fonctionnait.

Le système, lui, ne pouvait pas fonctionner là où je l’avais demandé.

Quand l’évidence apparut, la réponse fut d’une sécheresse implacable. Ils avaient fait leur travail. Le matériel livré fonctionnait. Les programmes avaient été créés et installés. Le contrat, en somme, avait été respecté. Ce qu’ils n’avaient pas vérifié, en revanche, c’était la seule chose qui aurait dû conditionner le reste : la possibilité même de faire tourner l’ensemble dans les conditions réelles du studio.

Ce qui me frappa le plus ce n’est pas seulement l’échec. Mais cette façon de se retrancher derrière l’existence du système. On ne disculpe pas un architecte au seul motif que la maison est construite, s’il n’a pas vérifié le sol sur lequel elle repose. À leurs yeux, pourtant, le système existait, donc le travail était fait. Mais ce que j’avais commandé, moi, ce n’était pas son existence en théorie. C’était son fonctionnement réel, à cet endroit précis.

Moi, j’avais, toute une installation impossible à utiliser; eux une facture finale à me présenter.

Je découvris ainsi une chose simple et lourde de conséquence : on peut exécuter parfaitement une tâche tout en manquant complètement sa responsabilité.

 

Je n’eus pas le luxe de m’abandonner à la colère. Les mensualités, elles, ne connaissaient ni indignation ni pause. Elles reviendraient chaque mois avec la ponctualité tranquille des choses qu’on a acceptées parce qu’on n’avait plus d’autre choix.

Mes économies avaient disparu dans l’opération. À leur place, il restait deux crédits personnels, une installation presque inutilisable, et ce projet d’appartement qui venait de s’éloigner d’un seul coup. Je n’avais pas seulement perdu de l’argent. J’avais perdu la possibilité d’en emprunter pour construire autre chose. Le toit que j’avais espéré voir quelque part devant moi reculait à mesure que je comprenais ce qui venait de se passer.

Chapitre 12 (Première partie) : Les ruines orphelines

Chapitre 12 (Première partie) : Les ruines orphelines


J’allais découvrir que, pour certains, il y avait un gouffre entre exercer un métier et en porter la responsabilité.

J’étais parvenu à mettre un peu d’argent de côté. Pas grand-chose. En tout cas, pas assez pour qu’une banque me regarde comme quelqu’un de sérieux au moment de demander un crédit pour un appartement. Cette idée d’avoir enfin un toit à moi ne relevait pas, chez moi, du confort, encore moins d’un caprice de propriétaire. C’était autre chose. Une manière d’essayer de fixer un point stable dans une vie qui, jusque-là, s’était construite presque entièrement sur le mouvement, l’énergie mise dans mes projets, et cette confiance un peu brutale que je plaçais dans ma propre capacité à tenir.

Comme je ne voyais pas comment parvenir à convaincre une banque, je pris contact avec le bureau comptable qui s’occupait de ma gestion. Mon objectif était simple : savoir s’il existait, pour un indépendant comme moi, une manière de rendre mon projet d’achat moins improbable. On me dirigea vers l’un de leurs experts.

L’homme me reçut avec un enthousiasme qui tenait davantage du commercial que du comptable. Il se tenait légèrement en retrait de son bureau, balancé sur sa chaise avec cette assurance que peuvent avoir les gens qui veulent faire sentir qu’ils voient plus loin que vous. Il parlait vite, avec cette fluidité des professionnels qui ont l’habitude de manipuler un langage suffisamment technique pour impressionner sans vouloir pour autant éclairer. Après une demi-heure d’explications, je ne comprenais pas grand-chose aux mécaniques invoquées, mais je crus saisir l’essentiel de son idée.

Pour espérer obtenir plus tard un crédit pour le logement, il ne fallait pas seulement arriver avec mon envie d’acheter et mes maigres économies. Il fallait d’abord renforcer mon dossier d’indépendant. Donner à mon activité une apparence de développement, d’investissement, de solidité.

Et pour y parvenir, il avait un plan. C’est là qu’intervenait un prêt à zéro pour cent accordé par l’État à certaines initiatives jugées assez originales, assez porteuses, pour mériter d’être soutenues. 

- Avez-vous un projet, ou une ambition pour votre activité ?

Mon ambition, si l’on peut dire, tenait déjà tout entière dans une phrase assez simple : continuer à vivre décemment de ma passion le plus longtemps possible. Mais en cherchant un peu, je finis par lui parler d’une idée que j’avais en tête depuis quelque temps déjà, sans avoir encore réellement envisagé de la mettre sur pied faute de moyen.

Il s’agissait de créer un site internet capable de diffuser en direct plusieurs caméras installées dans le studio, afin de permettre à l’entourage de la personne tatouée de suivre, à distance,  le tatouage en train de se faire.

J’y avais pensé lors d’une séance sur un jeune Portugais, fonctionnaire européen, qui m’avait confié à quel point il aurait aimé que sa famille, restée au pays, puisse assister à la séance, lui qui se faisait tatouer une orange en hommage à l’Algarve, sa région d’origine.

Aujourd’hui, l’idée peut sembler presque banale. À l’époque, elle ne l’était pas du tout. Cela supposait du matériel, des ordinateurs, des logiciels, des réglages, une architecture technique coûteuse et inhabituelle.

Il y eut chez l’expert une satisfaction presque immédiate. C’était exactement le type de chose qu’il lui fallait. Un projet à présenter, à encadrer, à faire entrer dans des cases où les mots innovation, développement et originalité pouvaient travailler pour moi.

Le montage qu’il me décrivait paraissait habile. Grâce à ce prêt sans intérêts, je pourrais financer ce développement, déclarer davantage d’investissements dans l’activité et, par un jeu d’écritures et de calculs que je ne maîtrisais pas, présenter ensuite un dossier plus solide au moment de demander un crédit hypothécaire. Je ne comprenais pas tout. Mais je comprenais assez pour passer au-delà de l’aspect contre-intuitif de faire un prêt pour en obtenir un autre.

À vrai dire, cela aurait dû m’inquiéter davantage. Une solution trop élégante proposée trop vite devrait éveiller la méfiance de n’importe qui. Son assurance faisait passer des choses que j’aurais sans doute regardées autrement chez quelqu’un de plus hésitant. L’expérience de Milgram aurait sans doute aussi bien fonctionné avec des cols blancs qu’avec des blouses blanches.

Un de ses assistants m’aida à rassembler les pièces, à remplir les formulaires, à monter le dossier et à introduire la demande. Tout cela prit du temps, mais avançait avec cette apparence d’ordre et de méthode qui rassure. De mon côté, je reprenais la route du studio en essayant de croire qu’une aide de l’État allait peut-être, cette fois, servir à protéger un peu mes vieux jours.

Quelques semaines passèrent dans une attente un peu floue. Je rappelai plusieurs fois avant de réussir à joindre l’assistant. Il m’annonça que le dossier était accepté. Je pouvais lancer le projet. Signer les bons de commande. Utiliser l’argent que j’avais pour verser les acomptes nécessaires aux informaticiens et aux fournisseurs. Le prêt suivrait ensuite, et je serais remboursé dans la foulée.

Je signai donc les bons de commande. Je versai les acomptes. J’engageai, dans ce projet, les économies que j’avais réussi à mettre de côté à force de travail. Puis j’attendis.

Les jours passèrent. Puis les semaines. Rien ne venait. Les fournisseurs, eux, commencèrent à réclamer le reste des paiements. J’appelai l’assistant. Pas de réponse. Je rappelai. Encore. Puis de nouveau. La mécanique du silence se mit en place. Les appels restaient sans réponse, les promesses de rappel aussi. Et moi, j’avais déjà engagé l’argent.

Je finis par me rendre moi-même au bureau comptable. Je voulais des explications simples. Une date. Un document. Quelque chose de clair. L’expert était là. Je lui exposai la situation.

Au bout d’un moment, l’assistant entra dans la pièce. Il se mit à pleurer.

Devant des larmes, j’avais d’habitude le réflexe de consoler. Mais là, j’étais figé. Ma mâchoire se serra sans que j’y pense. Je ne saurais dire si c’était pour retenir la colère ou simplement pour ne pas trembler.

Le prêt n’avait jamais été accepté.

Le dossier avait été refusé.

Selon lui, il n’avait pas osé me le dire.

Mes mains se crispèrent une seconde. Mon corps avait compris avant moi.

Il y eut dans ma tête un de ces courts instants où plusieurs réalités se remettent brutalement en ordre. L’argent versé. Les acomptes partis. Les fournisseurs qui réclamaient. Le prêt inexistant. Et moi, au milieu, déjà engagé dans une dépense que je n’avais pas les moyens d’absorber.

Je n’avais plus rien pour payer le reste. 

L’idée de demander une confirmation écrite au bureau comptable ne m’était même pas venue à l’esprit. Je ne voyais pas pourquoi il m’aurait annoncé une acceptation du dossier si ce n’était pas vrai.

Rien qu’en repensant aujourd’hui à cette phrase, je sens encore monter en moi une forme de lassitude tournée vers l’homme que j’étais alors. Non pas que j’aie été naïf au sens simple. J’étais fatigué. Pressé de stabiliser quelque chose. Disposé, peut-être, à me laisser convaincre qu’une parole tenue sur le ton de la compétence suffisait à engager celui qui la prononçait.

Dans le bureau, l’expert me présenta ce qu’il appelait une solution.

Le cabinet comptable se trouvait au-dessus d’une agence bancaire.
 
- On se rend des services, dit l’expert avec un sourire en coin.
 
Il me conduisit au rez-de-chaussée, comme si l’affaire suivait simplement son cours. Je me souviens surtout de cette descente trop fluide, presque mécanique.
 
J’étais monté en ascenseur. Je redescendais par l’escalier.
 
Le directeur de l’agence n’était pas un employé ordinaire, mais un indépendant franchisé. Je ne le compris que plus tard. Sur le moment, je voyais surtout un homme en position de décider, et moi déjà trop avancé pour reculer.

La solution consistait à me faire contracter non pas un prêt lié à mon activité, ni un financement prévu pour le projet annoncé, mais deux prêts privés, à mon nom, à des conditions lourdes. Trop lourdes.

Je n’avais pas besoin d’être particulièrement versé dans la finance pour comprendre que ce qui devait m’aider à obtenir un crédit hypothécaire venait de me le rendre inaccessible. Sans doute définitivement.

Mais je n’avais plus d’autre issue. L’argent était déjà parti. Le matériel en cours d’installation. Les fournisseurs attendaient le paiement.

Le piège s’était refermé.

J’acceptai.

Je sortis de là avec une charge mensuelle que je n’aurais jamais dû porter. Eux avec leurs commissions. Moi avec ce sentiment étrange d’avoir peut-être servi à quelque chose qu’on ne m’avait pas expliqué.

Le plus étrange, peut-être, n’était pas encore la somme. C’était la facilité avec laquelle chacun semblait avoir trouvé sa place dans l’enchaînement. L’un avait annoncé l’acceptation du prêt à tort. Le second recyclait le problème en solution bancaire. Le dernier avait les documents prêts à signer. Et moi, dans cette belle continuité de compétences affichées, je devenais celui sur qui tout retombait.

Chapitre 11 (Dernière partie): Les limites de la machine

Chapitre 11 (Dernière partie): Les limites de la machine


Je n’en avais peut-être pas encore pleinement conscience à l’époque, mais les artisans qui fabriquaient leurs machines à la main vivaient peu à peu la fin de leur moment. Dans les conventions, les étals où l’on trouvait autrefois des machines à bobines, qu’elles soient produites en série ou façonnées artisanalement, commençaient à changer de visage. Je me souviens du plaisir particulier qu’il y avait à chercher la machine juste, celle qui tomberait bien dans la main, parmi toutes sortes de créations originales. Chacune portait encore quelque chose du garage, du grenier, de l’établi dont elle était sortie.

Depuis mes débuts, j’avais déjà vu plusieurs évolutions techniques repousser un peu plus loin les possibilités. Parmi elles, il y avait eu, bien des années plus tôt, l’arrivée des aiguilles dites magnum. Des aiguilles soudées côte à côte, comme un pinceau plat. Elles avaient offert aux tatoueurs un moyen d’aller chercher sur la peau des effets qu’on aurait auparavant réservés au peintre.

Mais dans les deux années qui suivirent ma visite à Brive-la-Gaillarde, c’est une autre bascule qui prit de plus en plus de place. Celle des machines rotatives dans leur version moderne, et du système de cartouches remplaçant les aiguilles sur tige. Avec elles entrait autre chose qu’un simple progrès. 
Un usinage industriel. Une logique différente.
Le tatouage s’était à ce point répandu qu’il faisait désormais l’objet d’une industrialisation et d’une commercialisation à grande échelle.

En 2011, lors d’une convention à San Francisco où je m’étais rendu pour assister à un séminaire consacré au réalisme, j’eus l’occasion de rencontrer Ed Hardy, le célèbre tatoueur américain qui avait revendu son nom et ses dessins pour en faire une ligne de vêtements.

Autour de lui, le tatouage avait pris l’allure d’un produit mondial, imprimé, vendu, décliné jusqu’à l’usure. Pourtant, ce jour-là, il était là, simplement, à la convention, à vendre quelques-unes de ses œuvres à des prix presque modestes. Il n’avait probablement plus besoin de cet argent. Son nom avait déjà rapporté des millions. Le geste ressemblait moins à une nécessité qu’à un prétexte pour rester au contact de ce monde, de ses figures, de cette vieille matière dont il n’était jamais sorti.

Le nom d’Ed Hardy était devenu une marchandise. Lui, non. Il restait passionné par le métier, et cela se sentait dès qu’il en parlait.

Malgré ce qu’il représentait, il demeurait accessible. Nous échangeâmes quelques mots dans un anglais qui avait un peu progressé depuis mes premiers voyages, mais gardait assez de maladresses pour l’amuser gentiment. Il ne s’en servit jamais pour mettre de la distance. Au contraire, cela rendit la rencontre plus simple, presque légère.

Il avait su surfer sur la vague, ou la laisser passer sous son nom, sans quitter tout à fait son île intérieure, celle du dessin, de la culture, et d’une passion plus ancienne que le vacarme qui l’entourait.

Mais toute cette évolution technique, ces images désormais partout sur les écrans, cette banalisation du geste, me conduisirent vite à devoir argumenter chaque jour au studio pour freiner des demandes de plus en plus problématiques.

Parmi tant de requêtes saugrenues, il me fallut expliquer qu’on ne ferait pas tenir le portrait d’une grand-mère dans l’équivalent d’une pièce d’un euro, qu’on ne tatouerait pas l’intégralité de la Bible sur un dos, et qu’on ne recouvrirait pas un ancien tribal avec de la couleur chair comme on masquerait une tache. Mais ce qui revenait le plus souvent, c’était le lettrage sur le côté du doigt, « comme la chanteuse Rihanna ».

Je me suis souvent demandé comment ce “Shhh” sur la tranche de l’index avait été accepté. Comment dire oui en sachant que cet endroit ne permet pas au pigment de tenir correctement ? C’était presque comme peindre sur du sable. Peut-être avait-il été difficile de refuser à une star. Peut-être la photo à venir avait-elle pesé dans la balance. Peut-être aussi le soin avait-il été pris d’expliquer que cela finirait par disparaître en laissant une trace peu flatteuse, et que la demande avait malgré tout été maintenue. Je n’en sais rien. 

Ce dont je suis certain, c’est que ce tatouage-là, comme beaucoup d’autres diffusés dans les médias, provoqua un engouement durable pour des demandes intenables. Et avec lui, ce travail quotidien d’explication, de refus, de justification, pour ceux d’entre nous qui essayaient encore de rester droits dans leur manière de faire.

Je me revois encore dire, sans ironie :
 
- Je vous déconseille fortement de vous faire tatouer la phrase : “Dernière chose vue par un Lego” sur la plante du pied. Je trouve l’idée excellente, et je suis certain qu’elle ferait rire vos enfants quand ils seront adultes. Le problème, c’est qu’à ce moment-là, votre tatouage aura disparu.

Certaines idées croisées sur Internet me laissaient franchement perplexe. Vouloir affirmer son identité en se faisant tatouer un code-barres m’a toujours semblé relever d’une logique qui m’échappait.

Mais le sens, au fond, ne m’appartient pas. Je conseillais, je donnais mon avis, je mettais en garde quand il le fallait. Ensuite, c’est la vision de celui qui portera le tatouage qui compte.

Une chose, en revanche, me paraissait essentielle : être honnête et responsable. La personne qui poussait ma porte méritait au moins cela. Qu’on la respecte assez pour lui dire la vérité.

- Je vous assure que ce n’est pas une bonne idée. Les lignes de ce code-barres sont trop proches les unes des autres. Avec le temps, elles vont se rejoindre. Cela finira par former un rectangle noir irrégulier.

- Mais j’en ai déjà vu qui en avaient.

- Oui, peut-être. Mais ça va mal vieillir.

- C’est parce que vous ne savez pas le faire ?
 
Ce n’était pas la contradiction qui me lassait le plus, mais l’idée qu’un refus honnête puisse être entendu comme une faiblesse. Ces discussions pouvaient parfois tourner à l’épreuve de patience.

Je connaissais mon métier. Je savais faire la différence entre ce qui pouvait tenir et ce qui relevait du mauvais pari. J’aurais aimé croire que l’expérience, ajoutée à un peu de bonne foi, suffirait à faire entendre cela à ceux qui venaient défier les limites techniques. Il me fallut pourtant admettre qu’il faudrait parfois lutter pour ne pas tatouer. Cela me dépassait un peu. 
 Il me semblait qu’un refus clair, formulé sans détour, aurait dû suffire à faire comprendre qu’il ne venait ni du caprice ni du manque d’envie, mais d’un minimum de responsabilité professionnelle. 

****

 

 

 

Dans la brume,
parfois je croyais suivre.
Parfois mener.
Mais aujourd’hui encore,
je ne saurais dire
qui avait donné le rythme.

Les frontières n’avaient pas disparu.
Elles changeaient de place.
Elles glissaient sous les pas,
revenaient plus près
là où je les croyais franchies.

Alors j’ai appris
à garder ma direction
sans attendre
que les contours reviennent.


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Horaire

  • Lundi : 13h00 à 18h00
  • Mardi : 13h00 à 18h00
  • Mercredi : Fermé
  • Jeudi : 13h00 à 18h00
  • Vendredi : 13h00 à 18h00
  • Samedi : 13h00 à 18h00
  • Dimanche : Fermé