Chapitre 7 (Fin): Des illusions.
Les deux mois d’été passèrent dans un va-et-vient régulier entre Cullera et Denia.
Moins de frictions, moins de chaos, mais toujours cette impression de tourner autour de quelque chose qui ne venait pas. Et c’est avec une certaine amertume que je sentais peu à peu la flamme qui m’avait animé lors de mon arrivée en Espagne, s’étouffer sous le manque d’air.
Moins de frictions, moins de chaos, mais toujours cette impression de tourner autour de quelque chose qui ne venait pas. Et c’est avec une certaine amertume que je sentais peu à peu la flamme qui m’avait animé lors de mon arrivée en Espagne, s’étouffer sous le manque d’air.
Seules des demandes propres, bien cadrées, et pourtant vides ne s’offraient à mes aiguilles et à mon âme.
La question n’avait jamais été leur taille, mais ce qu’ils racontaient, ou plutôt ce qu’ils ne racontaient pas. Ils n’étaient que des copies esthétiques, sans nécessité.
Les rencontres glissaient sans laisser d’empreinte.
Si peu, en réalité, qu’un seul visage demeurait dans ma mémoire.
Je m’étais souvent demandé si le tatouage, dans certains cas, ne répondait pas au même besoin que ces gestes que l’on retourne contre soi.
Les rencontres glissaient sans laisser d’empreinte.
Si peu, en réalité, qu’un seul visage demeurait dans ma mémoire.
Je m’étais souvent demandé si le tatouage, dans certains cas, ne répondait pas au même besoin que ces gestes que l’on retourne contre soi.
Il entra accompagné de sa mère.
Elle parla tout de suite, comme si le silence était dangereux. Elle répondait avant lui, finissait ses phrases, remplissait l’air dès qu’il hésitait, jusqu’à décider à sa place de ce qu’il devait ressentir. Lui restait légèrement en retrait, comme s’il avait déjà appris que prendre trop de place pouvait coûter cher.
Elle parla tout de suite, comme si le silence était dangereux. Elle répondait avant lui, finissait ses phrases, remplissait l’air dès qu’il hésitait, jusqu’à décider à sa place de ce qu’il devait ressentir. Lui restait légèrement en retrait, comme s’il avait déjà appris que prendre trop de place pouvait coûter cher.
Lorsqu’il releva la manche de son sweat, il n’y eut rien à deviner. Les cicatrices étaient là, fines, répétées, certaines anciennes, d’autres plus récentes. Rien de spectaculaire ou qui aurait eu pour vocation d’être vu.
Le souvenir de certaines pulsions anciennes me revint.
Enfant, déjà, j’avais appris à me faire mal. Autrement, sans entailles, sans traces visibles pour ma part. Mais sous les mêmes montées irrésistibles. Seul, dans ma chambre, pendant que les éclats de voix montaient du rez-de-chaussée. Les disputes, l’attente, la fin annoncée de la cellule familiale.
Avec les années, j’avais fait ce travail nécessaire pour comprendre ce mécanisme. Pas le geste. Ce qui le précède. Cette nécessité de faire taire le tumulte, de reprendre la main quand tout échappe. J’en connaissais désormais les ressorts. Pas pour les excuser. Pour ne plus les confondre.
Enfant, déjà, j’avais appris à me faire mal. Autrement, sans entailles, sans traces visibles pour ma part. Mais sous les mêmes montées irrésistibles. Seul, dans ma chambre, pendant que les éclats de voix montaient du rez-de-chaussée. Les disputes, l’attente, la fin annoncée de la cellule familiale.
Avec les années, j’avais fait ce travail nécessaire pour comprendre ce mécanisme. Pas le geste. Ce qui le précède. Cette nécessité de faire taire le tumulte, de reprendre la main quand tout échappe. J’en connaissais désormais les ressorts. Pas pour les excuser. Pour ne plus les confondre.
Avec le temps, certaines peaux m’apparurent déjà chargées d’une histoire, bien avant l’encre. Certaines portaient déjà une géographie visible. Des traces que le corps avait accueillies avant que l’esprit ne puisse dire non.
Il y avait ceux qui venaient chercher une image, un style, un artifice.
Mais pas lui.
Mais pas lui.
Le dessin n’était pas une finalité. À peine une forme.
Ce qui comptait se jouait avant, pendant, dans cet instant précis où le corps prenait le relais.
Ce qui comptait se jouait avant, pendant, dans cet instant précis où le corps prenait le relais.
Comme si, à défaut de pouvoir nommer ce qui débordait, il fallait le faire passer quelque part.
Pas pour laisser une marque.
Juste pour que ça cesse un moment.
Pas pour laisser une marque.
Juste pour que ça cesse un moment.
Pendant que l’on parlait, son regard fuyait parfois. Ses doigts revenaient toujours sur la même boursouflure sur son avant-bras, là où les marques se faisaient plus nombreuses. Un geste machinal, presque inconscient. Le corps, encore une fois, parlait avant lui.
Je lui parlai doucement.
Pas pour expliquer. Pas pour intervenir.
Simplement pour mettre des mots là où, jusque-là, il n’y avait eu que du bruit. Et à mes mots, à son regard, elle cessa de parler comme figée par l’échange qui avait lieu sous ses yeux.
Pas pour expliquer. Pas pour intervenir.
Simplement pour mettre des mots là où, jusque-là, il n’y avait eu que du bruit. Et à mes mots, à son regard, elle cessa de parler comme figée par l’échange qui avait lieu sous ses yeux.
Ce qu’il l’avait guidé et le guiderait sans doute encore, n’était ni un caprice, ni une provocation. Ce n’était pas un appel à l’attention. C’était ce besoin presque vital de faire taire le vacarme. Pendant quelques secondes, tout se calmait. Les pensées cessaient de se heurter. Le corps prenait la main, avec une précision presque rassurante. Il n’y avait pas de recherche de douleur, encore moins de destruction. Il y avait surtout cette sensation rare d’être là. Présent. D’exister.
Cette évocation sembla attirer toute son attention. Ses pupilles se transformèrent en trou noir absorbant tout l’instant.
Ce qui apparaissait alors n’était pas une volonté de disparaître, mais souvent l’exact inverse.
La peur sourde de devenir invisible. De n’être qu’un corps de plus, sans contour, sans poids, effacé sans laisser de trace.
La peur sourde de devenir invisible. De n’être qu’un corps de plus, sans contour, sans poids, effacé sans laisser de trace.
Le geste cherchait une preuve minuscule, mais irréfutable.
Quelque chose qui dise : je suis là.
Même faiblement. Même brièvement. Dans un monde devenu trop vaste pour entendre.
Quelque chose qui dise : je suis là.
Même faiblement. Même brièvement. Dans un monde devenu trop vaste pour entendre.
Il y avait aussi cette goutte de sang.
Pas comme une blessure.
Pas comme un défi lancé au corps.
Pas comme une blessure.
Pas comme un défi lancé au corps.
Parfois, quand les mots ne passent plus, quand les larmes restent bloquées trop haut, le sang devient une autre manière de pleurer. Une larme plus lourde. Plus visible. Une larme qui ne triche pas.
Puis venait l’après.
Cette fatigue étrange, sans honte et sans morale. Une lassitude de l’âme, comparable à celle qui suit un combat sans témoins. Le doute traverse alors l’esprit, s’éloigne, et laisse derrière lui une tentation confuse de recommencer. Non par goût du danger, mais parce que, l’espace d’un instant, quelque chose avait été vrai.
Cette fatigue étrange, sans honte et sans morale. Une lassitude de l’âme, comparable à celle qui suit un combat sans témoins. Le doute traverse alors l’esprit, s’éloigne, et laisse derrière lui une tentation confuse de recommencer. Non par goût du danger, mais parce que, l’espace d’un instant, quelque chose avait été vrai.
Ce besoin ne naît pas chez les indifférents.
Il brûle chez ceux qui refusent la vie tiède, les jours en pilote automatique. Chez ceux qui sentent, sans encore pouvoir le formuler, qu’ils sont faits pour autre chose.
Il brûle chez ceux qui refusent la vie tiède, les jours en pilote automatique. Chez ceux qui sentent, sans encore pouvoir le formuler, qu’ils sont faits pour autre chose.
Rien ne fut promis.
Rien ne fut apaisé artificiellement.
Rien ne fut apaisé artificiellement.
Il fut simplement question de cette intensité, capable un jour de se retourner contre soi ou, au contraire, de devenir une matière brute. Quelque chose de solide. Quelque chose qui ne blesse plus.
Les mots furent rares, ensuite durant la séance.
Mais le regard se déplaça. À peine.
Ce frémissement presque invisible, que seuls ceux qui savent attendre peuvent percevoir.
Mais le regard se déplaça. À peine.
Ce frémissement presque invisible, que seuls ceux qui savent attendre peuvent percevoir.
Le regard de quelqu’un qui, pour la première fois peut-être, ne se sentait ni fautif ni monstrueux.
Simplement reconnu.
Simplement reconnu.
Au moins pour un instant.
Et c’est en lui parlant que l’évidence se fit : Le tatouage et ces « gestes dirigés contre soi » peuvent se frôler sur la peau, mais ils n’avancent presque jamais avec la même intention. La plupart cherchent une forme. Lui cherchait d’abord une coupure dans le bruit.
À la fin de l’été, l’émissaire aux lunettes à monture d’écaille refit surface.
Je ne l’accueillis ni avec enthousiasme ni avec gratitude. J’étais fatigué, usé. Mon rêve n’avait trouvé ici qu’un écho sourd, étouffé par des projets trop étroits. Et déjà, je sentais le poids du retour à Cullera : L’hiver à venir, les nuits longues, les ouvertures imposées, les clés de Dénia qu’il faudrait rendre.
J’avais bien sûr mis un peu plus d’argent de côté que l’année précédente. Suffisamment pour respirer. Pas assez pour choisir. Les week-ends resteraient nécessaires. Inévitables.
Alors j’écoutas une nouvelle proposition que j’acceptai, sans hésiter, mais sans joie non plus.
Le local pourrait être réoccupé l’été suivant, dans les mêmes conditions. Rien ne changerait de ce côté-là. En revanche, pour les dix mois à venir, un appartement m’était proposé à Gandia, à quelques kilomètres seulement. En échange, il me serait simplement demandé d’intervenir ponctuellement lors de séminaires d’arts martiaux au cours de l’année.
L’idée fit son chemin sans résistance.
Vivre des arts martiaux. Tatouer l’été. Alterner les deux disciplines. Le mouvement et l’encrage. Il y avait là quelque chose de plus juste. Un rythme possible. Une forme d’équilibre.
Il évoqua d’autres villes, presque en passant. Paris. Amsterdam. Tokyo.
Je l’écoutais sans vraiment l’entendre.
Quelque chose s’était déplacé, en silence. Je cherchais à tenir. À durer. À comprendre ce que cette trajectoire dessinait, malgré moi.
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Son feu savait m'allumer. Donner l’élan, puis retirer l’air.
Ses flammes ont porté mes gestes plus haut qu’ils n’auraient osé, avant de les consumer sans bruit.
Chaque promesse contenait déjà sa cendre. J’ignore encore s’il m’a guidé, ou si j’ai simplement appris à respirer dans l’incendie.